#90
Returns/Retours

Voix

Traduction de Myriam Legault

i.

Dans le salon du trois et demi dormaient trois
personnes, et mes parents avaient la chambre.
Sur les murs de celle-ci, ils me laissaient coller des affiches
de mon fantasme du moment : Axl Rose, James Dean,
Johnny Depp, Cindy Crawford.

Je m’endormais souvent dans leur lit en fixant les longs visages
que j’imaginais dans le bois de chêne de la vieille armoire.
Longues têtes de chevaux, longues têtes de vaches. Un homme en haut-de-forme
lorsqu’un rayon de soleil passait sur la vache.

À l’époque où mon frère et moi partagions le salon,
ma grand-mère nous faisait parfois sursauter dans le noir
quand elle se levait pour réciter ses prières, encore et encore.

Elle vivait aussi dans le salon, du côté de la cuisine,
et gardait sous son lit, dans une petite valise en bois,
les cathéters inutilisés de sa fille décédée.

Ma grand-mère et sa Bible. Et sa peinture de Jésus.
Ses bas de nylon noirs. Ses tabliers colorés. Et ses gants de noces
en dentelle rangés entre les draps dans un vieux placard.

Mes parents avaient construit une cuisine sur le balcon.
Et dans la salle de bain, ma mère faisait bouillir nos vêtements
sur un petit poêle au kérosène.

Je me souviens, enfant, d’avoir rêvé une nuit,
ma famille entière sur un voilier noir au milieu
du salon, chacun se cramponnant de son mieux, tentant
d’éviter de penser à sombrer dans la houle noire de l’océan.

ii.

Pourquoi je reviens ici ? Cette maison n’est plus la mienne.
Mes aïeuls sont partis depuis longtemps. Je ne reconnais pas
les voisins. Apparemment, j’ai un accent ici. Ici aussi.

Le visage de la ville a changé. J’ignore quand cela a commencé.
Immeubles et voitures éparpillés comme si un enfant turbulent
avait pris tous ses jouets et les avait jetés par terre.

iii.

Dans les sillons d’une souche, on discerne
sa première année de croissance.
Si l’espace entre les anneaux est large,
c’est que la saison a été pluvieuse.
S’il est étroit, c’est qu’elle a été sèche.

On peut même voir quand elle a été marquée
par un feu de forêt, voir qu’elle a continué de croître.
Et il y a une vieille blessure
qui a commencé à transformer son visage.

iv.

Un jour, une jeune femme courut vers l’océan pour le maudire.
Elle était consciente de son propre poids
sur le sable et de ses poings qui fendaient l’air.
Elle sanglotait : maudits soit l’océan et ses vagues
qui ont toujours quelque chose à dire.
Mais l’eau lui mit sa main sur la bouche
et les vagues lui dirent :

Il viendra un moment où toi aussi tu parleras
sans contraintes comme un clocher d’église.

Tu diras tout ce que tu voudras.
Et tes mots traduiront exactement ta pensée.
Et tout le monde écoutera. Tout le monde sait
que tu es ici.

Et quand viendra le moment de te taire à nouveau,
tu te tairas comme un jardin de jasmin
au crépuscule. Et ce sera bien comme ça.

Tu as une bouche.

Voice

Ani Gijka

i.

The one-bedroom apartment slept three people
in the living room and my parents in the bedroom.
They let me glue posters of my latest crush
on their bedroom walls: Axl Rose, James Dean,
Johnny Depp, Cindy Crawford.

I used to fall asleep on their bed looking at long faces
I’d make out in the rings of the old oak closet.
Long horse faces. Long cow faces. A man in a top hat
when sunlight fell on the cow.

When my brother and I shared the living room
sometimes our grandmother startled us in the dark
getting up to say more prayers.

She lived in the kitchen side of the living room
with her dead daughter’s never used catheter bags
kept in a small wooden suitcase under her bed.

My grandmother and her Bible. And her Jesus painting.
Her black stockings. Her colorful aprons. And her bridal
lace gloves tucked between sheets in an old dresser.

My parents built a kitchen in the balcony.
And in the bathroom, my mother boiled our clothes
over a small kerosene stove.

As a child, I remember dreaming one night,
my whole family on a black sailboat in the middle
of our living room, trying to hang on to the rails, trying
not to think of sinking in the rolling black ocean below.

ii.

Why come back here? The house is no longer mine.
Grandparents are long gone. I don’t recognize
the neighbors. Apparently, I have an accent here, too.

The city’s face has changed. I cannot tell when it began.
Buildings and cars strewn about as if a naughty child had
taken all his toys and thrown them in a fit on the floor.

iii.

On the cross-section figure of a tree trunk
you can make out her first year of growth.
If the space between tree rings is wide,
it indicates a rainy season.
If it’s narrow, the season was dry.

You can even tell when she was scarred
from forest fire and how she kept growing.
And there’s an old wound
that began to change her face.

iv.

Once, a young woman ran to curse the ocean.
She was aware of her own weight
against the sand and her fists tearing the air.
She cried, damn you and your rolling waves
always having something to say.
But the water put his hand over her mouth
and the waves said:

The time will come when you, too, will speak,
unrestrainedly like a church bell.

You will say everything you want to say.
It will mean exactly what you want it to mean.
And everyone will listen. Everyone knows
you are here.

And when the time comes for you to be quiet again
you will be quiet like the jasmine garden
in the evening. And that is alright.

You have a mouth.

Myriam Legault-Beauregard est titulaire d’un baccalauréat en traduction et en rédaction ainsi que d’une maîtrise en études langagières. Elle travaille comme traductrice professionnelle dans la région d’Ottawa-Gatineau. Ses traductions de poèmes ont été publiées dans les revues K1N et Reunion: The Dallas Review.

Ani Gjika is an Albanian-born poet, literary translator, and author of Bread on Running Waters (2013). Her translation of Luljeta Lleshanaku’s Negative Space (2018) was shortlisted for the International Griffin Poetry Prize.