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Returns/Retours

Retour (tiré de Diario clandestino 1943-1945)

Traduction de Jeanne Mathieu-Lessard

     
     

15 mars

     

Une main s’est agrippée au sac de mon estomac et tente de le déchirer. Elle relâche son étreinte un moment, mais la renouvelle aussitôt, plus ferme encore.
Je connais cette main qui me faisait déjà tant souffrir il y a douze mois. Je me sens à nouveau la bouche pâteuse de la solution de baryum laiteuse ; je revois sur de mystérieux négatifs la petite tache, entourée d’un cercle.
Je revois sur ma table de chevet les boîtes et les tasses, les flacons et les verres. Même la nourriture est parfois un remède, et il faut alors choisir avec soin, doser, peser.
Ici deux soldats arrivent à midi avec un seau plein d’un truc fumant, le déposent sur le plancher poussiéreux, retirent le pieu qui tient le seau et s’en vont.
La lavasse épaisse fait hurler de joie ceux qui surveillent, attentifs, le remplissage des gamelles d’aluminium alignées sur la table. Mais ce serait pour moi comme engloutir du ciment, et je me réfugie en couchette.
Je retrouve mes larmes.
Mes trente-cinq ans me regardent, étonnés. J’ai l’impression de voir pleurer un enfant.
Je découvre, sur des routes champêtres connues, blanches de poussière et de soleil, un homme qui marche, un sac sur le dos.
L’eau est stagnante dans le fossé qui longe la route.
Dans l’air dense et bouillant flotte encore le tintement des cloches. Une poule chante.
Il est midi là-bas, comme ici.
L’homme s’arrête en face d’un portail fermé.
Qui apparaîtra le premier dans le rectangle noir de la porte ?
Il attend, immobile, et sur le blanc du chemin se dessine, précise, l’ombre du portail fermé ; mais l’on ne voit pas l’ombre de l’homme qui s’accroche au portail.
Je retrouve mes larmes. Je me sens abandonné de tous, même de moi, même de ma chair, puisque ma chair même semble appartenir à un passé lointain.
Et en vain j’attends que quelqu’un apparaisse sur le rectangle de la porte. Entre eux et moi, entre mon fantôme et la vie, se trouvent mes larmes désespérées, et tout semble écrit sur l’eau qui tremble.

Ritorno (Diario clandestins 1943-1945)

Giovannino Guareschi

     
     

15 marzo

     

Una mano s’è aggrappata al sacco del mio stomaco e tenta di strapparlo. Allenta per qualche istante la stretta, ma subito la rinnova più dura.
Conosco quella mano che già mi fece tanto patire dodici mesi fa. Risento la bocca impastata dalla lattiginosa soluzione di bario; rivedo su misteriose negative fotografiche la macchiolina racchiusa in un circoletto.
Rivedo sul mio comodino scatole e tazze, boccette e bicchieri. Anche il cibo alle volte è medicina, e allora bisogna scegliere con cura, dosare, pesare.<
Qui due soldati arrivano a mezzogiorno con un bigoncio colmo di roba fumante, lo depongono sul pavimento polveroso, sfilano il palo e se ne vanno.
La broda spessa fa urlare di gioia la gente che sorveglia attenta il riempirsi delle ciotole di alluminio allineate sulla tavola. Ma per me sarebbe come ingollare cemento, e mi rifugio in cuccetta.
Ritrovo le mie lagrime.
I miei trentacinque anni mi guardano stupiti. Mi sembra di veder piangere un bambino.
Scopro su note strade campestri, bianche di polvere e di sole, un uomo camminare col suo zaino in spalla.
L’acqua è ferma nel fossetto che costeggia la via.
Nell’aria densa e bollente galleggiano ancora rintocchi di campana. Una gallina canta.
Mezzogiorno laggiù, come qui.
L’uomo si ferma davanti a un cancello chiuso.
Chi apparirà per primo nel rettangolo nero della porta?
Egli aspetta immobile, e sul bianco della strada si disegna precisa l’ombra del cancello chiuso; ma non si vede l’ombra dell’uomo che è aggrappato al cancello.
Ritrovo le mie lagrime. Mi sento abbandonato da tutti, anche da me stesso, anche dalla mia carne, perché pure la mia carne sembra appartenere a un passato lontano.
E invano attendo che qualcuno appaia sul rettangolo della porta. Fra me e loro, fra il mio fantasma e la vita, ci sono le mie lagrime disperate, e tutto sembra scritto sull’acqua tremolante.

Jeanne Mathieu-Lessard a obtenu un doctorat en littérature comparée de l’Université de Toronto et a complété un postdoctorat du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada à l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur l’humour dans les littératures de langues française, italienne et anglaise, et notamment sur l’humour des femmes au vingtième siècle.

Giovannino Guareschi (1908-1968) est un journaliste, caricaturiste et écrivain italien connu internationalement comme créateur de Don Camillo, héros de l’univers romanesque « Mondo piccolo ». Caricaturiste et chroniqueur prolifique et controversé, notamment en raison de son anti-communisme, il laisse une œuvre riche mais peu étudiée à l’extérieur de l’Italie.