#91-92
Translation

Prédestinations

Chantal Ringuet : Rachel Korn

Selected poems from Bashertkayt (1928-1948), Montreal, Aroysgegebn fun a komitet, 1949.1

 

1 I would like to thank Alexander Dickow, translator and Associate professor of French at the College of Liberal Arts and Human Sciences, Virginia Tech University, for reading my translations of Korn’s poetry in English.

 


 

Sous les peupliers de Pologne,
Ils rêvaient de la terre sacrée
Ils ont planté ici le mont Guilboa
Ici courait leur Jordanie

Nous venons de régions éloignées
Des ghettos, des bunkers, de la flamme des crématoires,
Les héritiers de six millions de sépultures
Nous devrons nous élever, nous élever plus haut

Rachel Korn2

 

2 Rachel Korn, « Mizrah » (traduit par Joseph Leftwich) dans Joseph Leftwich (ed.), An Anthology of Modern Yiddish Literature, La Hague, Mouton/Walter de Gruyter, coll. « International PEN Books », 1974

 


 

The first lines of a poem

It is a dread, an infinite fear
On the threshold of  immense pain and suffering
As if something odd stood silent near the door
Wrapped in a rough fabric, dressed in a dark twilight

It is essential but little known
The shore that a lonely heart floats away from
Losing everything that we love, home and dreams
Resisting to an engagement with much pain

It is a thought for oneself, drowned in blood
Held in a bird of prey’s cruel talons
Never surrendering till it feels
The last sobbing shudder of the body

Every drop of blood flows toward the sacrifice
The one that will keep from falling
The naked angel arising, full of promises
In a nomadic, vagrant rumble

Suddenly, while the falling stars cry
The stillness grows inside of you
You become an urn, a burning urn
Soaking up the mirrored blue tears

And it seems the world has become ripe
And the earth nurturing to wanderers
For only God will bow down
As comes the unique, the sacred minute
When the first lines of a poem appear.

 


 

La première ligne d’un poème

Ici commence l’exégèse des poèmes de Rachel Korn. Traduire ses poèmes en anglais m’incite à ramer à rebours, à emprunter un chemin de traverse. À contre-écrire. Ces premières lignes d’un poème, pourquoi s’y attarder ? Et pourquoi ces premières lignes : « S’iz angst, s’iz ovendike shrek / Vi oyf der shvel tsu groysn tser un leyd » ? Cette chose grossière (« epes fremd », « something odd »), tapie près de la porte, dont la poète affirme qu’elle est « habillée d’un crépuscule gris », c’est le sentiment qui la submerge chaque fois qu’elle se tient devant une page blanche. Après 1945, toute page blanche évoque irrémédiablement la disparition. L’anéantissement. Le Yiddishland a été décimé, c’est dorénavant un monde englouti. Et Korn en trouve une furtive évocation dans le rectangle vierge sur sa table de travail, où elle trace des déliés d’écriture cursive, comme le soulignait Charles Dobzyncski3.

Quand elle écrit « Chaque goutte de sang qui s’écoule déjà vers le sacrifice », l’hébreu s’immisce au cœur du yiddish pour enrichir le texte d’une référence biblique : « un s’flist shoyn ieder tropn blut tsu der ekeyde ». Double allusion au sacrifice : s’il est question de la destruction des six millions de Juifs durant la Shoah, un « sacrifice » dont Dieu aurait permis l’avènement, le terme ekeyde  (elle n’a pas choisi le terme hébreu korbn, qui renvoie au sacrifice rituel dans le Temple de Jérusalem) fait référence à l’origine, à la ligature d’Isaac.

En relisant des fragments de la correspondance que Rachel Korn a entretenue pendant vingt-quatre ans (1948-1972) avec son amie, la poète Kadya Molodowsky, je me suis vue comme l’interprète des écrits de ces deux femmes. Une interprète qui tente de rendre quelques éclats de leurs textes au bord de l’abîme, au seuil de l’oubli, malgré le fait qu’ils soient conservés dans les dépôts d’archives. Une interprète de leurs voix respectives, en ces temps marqués par la rareté des traducteurs de cette langue errante que ses locuteurs appelaient jadis la mame-loshn.

Ces deux figures incontournables de la poésie yiddish moderne se sont taillé une place entre tradition et modernité, en affirmant une vision de femme qui bouscule les normes tout en exprimant une ferveur sensuelle et une foi inébranlable envers le « sacré ». Certes, le premier mot d’un poème mène à un long chemin, et celui-ci s’ouvre potentiellement sur le sacré. C’est sans doute l’objet de cette exégèse. Trouver de quoi est faite cette « rumeur errante, vagabonde » qui fait place aux « pleurs des étoiles tombantes », tandis qu’apparaît l’altérité, incarnée dans ce « tu » annonçant une transformation magistrale : « Tu deviens une urne, une urne brûlante / Qui absorbe le reflet bleu des larmes ». (« un verst a krug, a lekhtsendike krug / vos zalmt eyn in zikh dem bloem sheyn fun trern”.)

En commençant ces traductions, je voulais donner la parole à la « première poète de la Galicie », celle qui fut aussi l’orpheline d’un monde décimé par la Shoah. Je me suis rappelée ensuite qu’avant d’être interprète, ou traductrice, je fus moi-même poète. Voici peut-être ce que je partage de plus intime avec Rachel Korn : « la minute la plus exceptionnelle, la plus sacrée »; celle qui n’est, au fond, que « le début d’un poème ».

 

3 Charles Dobzyncski (éd.), Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple, Paris, Gallimard, 2000.

 


 

I stand in the midday of your life

I stand in the midday of your life
A cob bent over with abundance in midfield
It has removed its green shirt of June
And grown in the golden certainty of days to come

The wind plays with the little lilac bells in the far meadow.
The summer spreads the bitter smell of wild poppies.
In the damp and scorching ground
And in my hair

And when the day weaves blonde braids
When the night gathers the pearls of roses
My tanned body falls at your feet
As the cob stiffens before the reaper.

 


 

I stand in the midday of your life

Voici le poème d’une amoureuse. Est-il destiné à son époux, celui qui fut assassiné dans la résidence familiale près de Varsovie lors d’une rafle allemande ? Ou à l’amant avec lequel elle a entretenu une passion brûlante, Melech Ravitch (1873-1976), poète de renom, grand voyageur, écrivain cosmopolite ? La deuxième option est la plus vraisemblable. Car le ton qu’elle adopte ici – le ton d’une femme que la passion déchire – fait écho aux lettres que Ravitch lui a adressées dans les années 1930.

J’aime par-dessus tout l’élan fiévreux qui caractérise ses textes. Son emportement. Le soulèvement qui la traverse. Il est rendu par sa manière d’inciser le langage, de creuser la matière, un peu comme on laboure la terre. Sous sa plume, la nature – les paysages de la Galicie aux arbres du mont Royal, jusqu’au corps féminin – resplendit avec force. Néanmoins, un symbolisme ténébreux caractérise parfois ses textes. « Une impression d’étrangeté profondément ressentie, tel un motif mystique, émerge de sa poésie… », écrivait Élie Wiesel.4

Chez Korn, plus on plonge dans les gouffres du XXe siècle, plus on atteint à la vérité d’un sujet qui s’exprime dans toute sa sensualité. Il y a ici un lien organique avec la nature. Parmi les écrivains de sa génération, Korn, « poétesse de la nature », fait figure d’exception. Rares, en effet, sont les voix yiddish qui s’intéressent à l’univers de la forêt, à sa végétation abondante et à ses frondaisons luxuriantes.

Ce n’est pas seulement une femme qui se dévoile ici ou qui cherche à recréer ses racines. C’est aussi une femme qui poursuit sa démarche tout en sachant que dorénavant, elle s’adressera peut-être davantage aux morts qu’aux vivants. Dès les années 1950-1960, les jeunes générations tourneront le dos au yiddish; ils parleront l’anglais, l’espagnol, le français, l’hébreu, pourvu qu’ils pourront éviter l’idiome de leurs parents et de leurs grands-parents… Le monde se déchire. Les amours s’effritent. Et si même la langue des morts, on n’en veut plus, à quoi bon la transmettre ?

Sans demeure dans les trous du XXe siècle, Korn cherche à recréer dans la langue un monde familier, mais ses mots sont hantés par la disparition de centaines, de milliers, de millions d’individus. Elle trouve dans la forêt une demeure et dans les arbres des compagnons d’infortune. « Mes amis étaient les arbres… je les voyais simplement comme des gens5 », écrira-t-elle plus tard.

Pourquoi m’entêter à la traduire, en anglais de surcroît ? D’abord, parce qu’elle n’a pas toujours été bien traduite dans cette langue. Ensuite, parce que j’aimerais que le lecteur aperçoive, derrière cette femme, le sens caché de notre détresse commune, depuis la Seconde Guerre et la chute du sens, depuis les violences du XXe siècle sanguinaire.

En relisant ce poème, je suis frappée par « l’odeur amère des coquelicots sauvages » (« the bitter smell of white poppies »). La poésie de Korn est vécue sous le signe de vifs transports. Chose rare à l’époque, elle obéit à un principe fondamental, celui du dévoilement. À cet égard, le dernier paragraphe atteint une rare beauté en exposant la transcendance qu’atteint l’amoureuse dont le corps se fond à la nature au point d’en devenir un simple élément :

« Un ven es flekht zikht tsu di blonde tsep der tog, / un der ovent kloybt di perl fun der rose, / falt mayn broyner leyb tsu dayne fis, / vi di zang, vos brecht zikh forn shniter. »

« Quand le jour se tresse en nattes blondes /
Et que le soir ramasse les perles des roses / Mon corps hâlé tombe à tes pieds /
Comme l’épi se contracte devant le faucheur »

Parmi d’autres, je pose une question essentielle : à l’origine, tout amour n’est-il pas une fiction ?

 

4 « Les questions qu’elle soulève avec insistance restent sans réponse… Chaque mot est un point d’interrogation, et chaque vers, un cri qui retentit sans échos. Seuls les véritables écrivains réussissent à nous toucher vraiment. Rokhl Korn le sait parfaitement, elle qui réussit si bien à nous retenir et à nous faire apprécier sa poésie… » Cité dans Fuks, Cent ans de littérature yiddish et hébraïque au Canada, traduit par Pierre Anctil, Sillery, Septentrion, 2005, p. 318. Voir « In Praise of Rokhl Korn by Eli Wiesel » dans Seymour Mayne (éd.), Generations. Selected Poems of Rokhl Korn, traduction par Rivka Augenfeld, Seymour Mayne et al., Oakville, Ontario, 1982, p. 11-16.

5 Rachel Korn (ma traduction), propos cités dans l’introduction du recueil Paper Roses (traduit du yiddish vers l’anglais par Seymour Levitan), Toronto, Aya Press, 1985, iii.

 


 

Predestination

Do you believe predestination can mean all at once ?
Do you believe predestination appears clearly at first glance ?
And can you read in it the ancient tongue
That carries your decree, your sentence, your fortune?

It is the unexpected smile, shyly childlike
Transcending all that is coming soon
And the hands are trembling while at the same moment
They have taken your entire life under their care

Now, I know: it is not in vain that death has shunned me
Every stone on the road has become a cushion
Every frontier, a wedding ring driving me to you
As to a distant and unknown shore

And if ever I were away from you for a while
It would be as if my death had turned against me
In order to fulfill the destiny of my blood
To drain all the bitterness from a last gaze.

 


 

Prédestination

Pourquoi écrire un poème intitulé Bashertkayt, « Prédestination » ? Pourquoi en faire le titre d’un recueil de poèmes composés sur une période de vingt ans, de 1928 à 1948 ? Ce sont des poèmes de jeunesse, ils appartiennent à sa période européenne. Les dernières années seront marquées par le trauma, le déplacement, l’errance.

La prédestination, je la vois s’incarner dans la tradition juive, à travers la promulgation des lois bibliques et des commandements, la rédaction des textes sacrés. Quelques références à la « langue ancienne » (« ouraltikn shprakh ») transportent le lecteur dans un univers référentiel distinct, le texte germanique s’exprimant sur un arrière-fond biblique où scintillent quelques mots hébreux « posek » (« décret »), « gzeyre » (« jugement »). Ceux-ci, on le devine, interpellent la présence divine. Depuis que la mort a ignoré la narratrice, « chaque pierre sur son chemin devient un oreiller, / chaque frontière devient une alliance qui la ramène vers [lui] ». Cette référence à Jacob illumine le texte.

Dans la Genèse, il est écrit que : « Jacob arriva dans un lieu où il passa la nuit ; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là » (Genèse 28.11 .) Est-ce à dire que, comme le patriarche, la narratrice est en proie à la vision d’une échelle entourée d’anges atteignant le ciel et Dieu ? Car un chemin d’errance est aussi l’occasion de renouer avec la parole, avec le sacré, « mains tremblantes » (« tsiteren hent »). L’espoir s’incarne tout entier ici dans « le sourire inattendu et timidement enfantin » quand émerge la vie nouvelle.

Et comment puis-je comprendre la douleur de Rachel dans ces écrits ? Ce doit être que moi aussi, j’ai traversé des moments de solitude vertigineux, où les couloirs sombres de la chambre d’enfance étaient marqués par l’ombre des morts dans une filiation brisée.

L’alliance, les fiançailles, thèmes récurrents chez Korn, conditionnent aussi une vocation, un héritage qui se déclinent dans un temps gelé, celui de la langue qui s’évanouit lentement, et sur laquelle elle porte un ultime regard.

Qu’advient-il de cette femme après 1948 ? Une vie nord-américaine débute. La poète trouve un ancrage à Montréal, elle s’installe successivement à Snowdon, puis à Outremont. Elle s’enracine rue Maplewood – nom évocateur s’il en est –, où elle habitera pendant plus de deux décennies.

 


 

Faded Spring

Do you remember ?
I told you once
In a foreign city
In a dark street
My lips sealed in love and hate:
–You are my downfall.

You laughed out loud
And in the circle of your laugh
My anguish disappeared.

Every twilight
I look at my hand and reflect
And I search for the path of destiny
That sent me toward you
At this godforsaken hour
Near this thin and solitary line
Running through the palm of my hand
Like a guillotine,
Will it be able to cut the thread
That connects me slavishly to you
For better or for worse?

And perhaps I will speak rosy hieroglyphs
Who called you ?
Was it my blood
Or my dreams ?
And perhaps you are only a coincidence
Like a tree in the middle of a field
Whose seeds have ben dispersed by the wind?

I am uncertain of it
As when I close my hand
I hear
All the lines of my palm
Running together in a savage fear
They stammer, they curse, they call
Your name, your name.

 

II

Dark circles under my eyes
As a powerless quest
All the words lost on his path.

I stood there motionless
A tree awaiting storm.
Every caress that penetrates my blood
I keep ready for you
On the delicate skin of my fingertips.

And my pillow, my doorstep, my door are aware
That you haven’t come.
And even the ancient rumors, the street
Worrying every day about your shoe buttons
– And to where and for whom and why so fast ? –
Having recognized you alone
In the weary and impotent steps
As today I have waited all day long.

All the stars have disappeared
On the other side of the wall –
The night is gloomy, black and secret
And like a red glimmer
That cannot shake off
My heart hangs from a hook on the door
Quivering at the sound of every unknown step
And waits
For you to hold it in your hand.

 

III

It is the same heaven over us
Like a common roof
And perhaps we have seen the same stars at the same time –
But your shadow is breaking down a foreign door
And I have soaked yet another pillow with my tears

But you can’t hear my words
While ten, twenty streets carry you away, as do the seas
The sidewalks become stormy waves
And every path might be closed forever

I know, maybe you passed by my door today
As a stranger you moved far away
Although it is the same heaven over us
As if entire worlds were transforming.

 


 

Faded Spring

Dans cette série de poèmes intitulée « Printemps délavé » / « Farvianeter friling», Korn revisite donc ses amours perdues. Le souvenir de la douleur perce à travers le printemps aux couleurs délavées. Les « lèvres scellées d’amour et de haine », elle ressent la déchirure. Son amant l’a propulsée vers la chute. Son amant suprême, celui qu’elle poétise sans toutefois croire en sa rédemption, est Celui qui inspire et révèle les Écritures – et dont ses propres écrits ne sont qu’un calque, une copie.

Pour traduire le printemps délavé de Korn, il faudrait solliciter un peintre qui saurait rendre avec de vives nuances la labelle des orchidées de Galicie, les aiguilles argentées des sapins baumiers, le chatoiement dans le feuillage des bouleaux blancs. La souplesse des branches des arbres qu’elle aperçoit par les fenêtres de sa maison, soufflée par le vent qui caresse le flanc nord de la montagne. Si j’interrogeais les rêveries de Rachel, il faudrait une galerie de portraits d’arbres enfouis dans sa mémoire. Une série d’arbres généalogiques tronqués.

Cette exégèse d’une trilogie printanière se heurte au mystère, à l’incompréhension de la poète qui convoque d’autres écritures : celles du corps bien sûr, mais aussi celles propres à la tradition égyptienne: « Je parlerai de hiéroglyphes roses ». Derrière la question lancinante « Qui t’a appelé ? Était-ce mon sang ou mes rêves ? », on entend une autre question résonner depuis les profondeurs du texte biblique : « Qui appelle ? » Qui a inscrit dans le Livre des morts ce poème liturgique comprenant la liste de ceux qui allaient quitter ce monde durant la nouvelle année, et qui sera chantée durant le Yom Kippour, la fête la plus solennelle du calendrier juif ?

Rachel dépeint la scène inaugurale de la fêlure, celle d’une femme dont l’amoureux la propulse vers la chute. L’amoureux dont l’absence est cause d’une souffrance infinie, au point où elle cherche à lire dans sa ligne de cœur, paume saillante, comme si son destin y était gravé depuis sa naissance. Comme si elle était, ici encore, prédestinée, vouée à obéir à un commandement généalogique.

Il faudrait tout faire entrer dans ce livre de Prédestinations qui s’étend sur vingt ans, en intégrant une multitude de souvenirs. Il faudrait faire entrer tout ce qu’il reste de l’amoureux perdu, de l’homme comme de Celui qui l’a peut-être propulsée sur les chemins de son destin.

En marchant solennellement dans les sentiers de verdure au printemps, elle puise un sentiment de calme et de sérénité, une sagesse réconfortante. Et puis, n’est-elle pas accompagnée par l’esprit de la forêt (« des vald-rueh »), figure centrale dans les contes symbolistes de la littérature yiddish?

 


 

On the other side of the poem

On the other side of the poem, an orchard
In the orchard, a house with a thatched roof
Three pine trees towering, speechless
Three watchmen standing at attention

On the other side of the poem, a fledgling
A golden brown fledgling with a reddish breast
Every winter it returns here
And hangs, like a bud in the naked bush.

On the other side of the poem, a path
As thin and sharp as a hairline fissure
And someone wandering, lost in time
Treads on the path barefoot, in silence

On the other side of the poem, miracles happen
Even now, on this day, gloomy and gray
When on the window-pane blows still
The feverish longing of a painful hour.

On the other side of the poem, my mama appears
Standing in the doorway, lost in thought
Calling me home as long ago, long ago
–You’ve played enough, don’t you see ? It is nighttime.

 


 

On the other side of the poem

Ici se termine l’exégèse des poèmes de Rachel Korn.

Elle est née à Przemyel, un shtetl, une petite bourgade de Pologne. En vérité, elle est née de l’autre côté du poème. Fun iener zayt lid.

Après avoir publié ses premiers textes en polonais, elle a commencé à écrire en yiddish. Les persécutions des années de la guerre de 1914-1918 l’ont incitée à poser ce geste tranchant, décisif. C’était aussi un geste politique. Avec la Seconde Guerre, un coupure s’est insinuée entre Rachel et son passé; il y eut des morceaux d’elle en Ouzbékistan, à Moscou, à Stockholm.

On the Other Side of the Poem. Ce titre l’indique clairement : on ne peut se fier à la surface des choses, pas plus qu’aux premières lignes d’un poème. Il faut gratter, écorcher la feuille blanche pour voir apparaître quelques ombres dansantes sur le grain du papier. Depuis le silence profond de la clairière, à travers l’enfilade de troncs, elle entend le chant des morts s’élever. Voilà pourquoi dans ses poèmes « [c]haque mot est un point d’interrogation, et chaque vers, un cri qui retentit sans échos6 », ainsi que l’a bien vu Élie Wiesel. De l’autre côté du poème, il y aura toujours le visage de sa mère. Sa mère à qui elle n’a pas eu l’occasion de dire Au revoir.

Ma mère, la plus loyale des auditrices de mes premiers poèmes, qui pleura avec moi sur le destin des pauvres et des malheureux… repose quelque part dans la forêt, une balle allemande plantée dans le cœur, dans un cœur qui était rempli d’amour pour l’humanité, les animaux, les champs, les forêts et la plus fine lame d’herbe… Mes poèmes sont la continuation de sa vie, qui a été prématurément écourtée7.

Question lancinante : où était sa mère durant ses derniers instants ? Maintenant que sa mère repose sans tombeau dans un bois en Pologne, c’est dans un temps immobile que se réfugie Korn. Elle plante ses racines sur la montagne en s’entourant d’une communauté végétale. Par-delà la violence et l’horreur, la poète réalise une puissante synthèse entre le lien organique avec les arbres et les générations.

Maintenant, elle cherche la vie des arbres, elle dit au revoir et je le dis avec elle. Comme son mari assassiné, comme sa mère assassinée, comme tous les voisins de son village, comme tous les frères et les sœurs du Yiddishland dont on entend le chant percer à travers les nuages, depuis les confins du XXe siècle.

Je relis ses poèmes et je sens à chaque ligne la nostalgie d’une époque révolue. D’un monde disparu. Celui de l’avant-guerre, le paradis yiddish de Der Nister d’Avraham Sutzkever et de Marc Chagall, accentué par les sonnets allégoriques d’un Rainer Maria Rilke et d’un Bogumil Solesman. Rachel Korn emporte cette nostalgie, elle la fait entrer dans l’espace du poème, d’où s’élève une musique contemporaine aux accents spirituels, presque religieux, un peu comme dans la pièce Fratres d’Arvo Pärt.

 

6 Cité dans Fuks, op. cit., 2005, p. 318.

7 [Ma traduction]. Cité dans Rachel Seelig, op. cit., 2014, p. 358. Publication originale, voir Itche Goldberg, « Fun yener zayt lid », Di goldene keyt, 135, 1993, p. 136-148.