#90
Returns/Retours

Petites balles de cuivre

Traduction de Charles Rousseau

Le jour où les avions de chasse sont arrivés, Aisha était assise sur le plancher entre les jambes de sa mère. La sueur accumulée à l’arrière de ses genoux pliés la démangeait. Sa mère lui passait un peigne afro sur la tête en traçant des lignes droites, puis, d’un mouvement bref et habile, attrapait des mèches de ses mains calleuses pour les tresser avec fermeté. « Arrête de bouger, lui ordonnait-elle de temps à autre. Tu n’es plus une enfant. Tu es une jeune femme. » Sa voix s’atténuait en chuchotement, bien qu’elles soient seules dans la petite hutte d’une pièce qu’elles partageaient avec le père d’Aisha et ses trois frères et sœurs. Aisha détestait se faire rappeler qu’elle était devenue une jeune femme, particulièrement depuis ses fiançailles : les nouvelles responsabilités et les règlements restrictifs, la vaste famille de son fiancé attentive à ses moindres gestes, leurs murmures appréhensifs, leurs regards furtifs et remplis de jugement. Tout cela lui donnait l’impression de s’être transformée du jour au lendemain en bombe à retardement.
C’est à ce moment qu’elles avaient entendu le bruit assourdissant, et presque immédiatement le sol s’était mis à trembler comme si le poids et la volonté des cieux venaient de s’abattre à leur porte. Aisha n’avait vu qu’un instant de confusion dans les yeux de sa mère entourés de khôl avant que celle-ci ne l’entraîne sous l’unique lit de la pièce. Elles y étaient restées blotties longtemps. La joue d’Aisha contre le plancher, le goût du sol en terre battue sur sa bouche. Le corps de sa mère couché sur le sien l’empêchait de respirer à sa guise. Elles avaient prié. Aisha récitait une succession de versets coraniques qu’elle avait mémorisée des lèvres de son père, passant de sourate en sourate, un bouclier de mots sacrés et mystérieux pour empêcher son cœur de voler en éclats dans sa poitrine.
Cette journée, le village avait enterré quarante individus dans une fosse commune. Le père d’Aisha, qui rassemblait ses quelques chèvres dans le pâturage de leur clan lorsque les avions éthiopiens de fabrication soviétique ont bombardé le village, en faisait partie. La nuit suivante, Aisha et quatre amis, tous âgés d’environ treize ou quatorze ans, avaient quitté le village pour rejoindre les combattants de la liberté érythréens dans les montagnes. Ils avaient voyagé à pied, traversant pour la première fois les basses terres de leur naissance près de la mer Rouge pour se rendre jusqu’aux hautes terres du Sahel en Érythrée. Dix-sept ans plus tard, en 1994, Aisha voyageait à nouveau, cette fois-ci vers une nouvelle vie au Canada.

* * *

–  Bonjour, Aisha, dit Jamil, le propriétaire du dépanneur, en étendant sa main charnue depuis l’arrière du comptoir. Comment ça va?
–  Salut, Jamil. Ça va bien. Un paquet de Du Maurier Light, s’il te plaît.
–  Hé, Aisha, dit Michael, son crâne chauve et luisant dépassant des présentoirs pourvus de cartes postales et de journaux.
–  Ah, salut, Michael. Je ne t’avais pas vu, caché derrière tes journaux.
–  Je devrais le facturer pour tout ce qu’il apprend gratuitement, mais j’ai un trop grand cœur, dit Jamil dans son accent sud-asiatique prononcé. Il ramasse un tabouret en plastique dans le coin de la pièce et le rapproche du comptoir. Le siège disparait sous son corps imposant.
– Tu sais que je peux les trouver à la bibliothèque municipale à quelques coins de rue, pas vrai? dit Michael, avec un brin d’accent jamaïcain. Il plie le journal, le remet sur l’étagère et se déplace vers le comptoir.
– Je ne crois pas, non. Des vieux de l’an dernier, peut-être, dit Jamil, le rejetant de la main.
– Ça parait que tu n’as jamais mis le pied dans une bibliothèque, vieux croûton.
– J’allais tout le temps à la bibliothèque dans mon pays, assure Jamil. J’ai une question pour toi, ça existe les bibliothèques, en Jamaïque? Il glisse l’arrière d’une main contre la paume de l’autre pour signaler la faiblesse de l’argument de Michael. Qui traites-tu de vieux croûton, de toute façon? As-tu vu ta tête chauve? ajoute-t-il, passant ses doigts dans ses épais cheveux gris. Il fait un clin d’œil à Aisha, un sourire fier aux lèvres. La drague peu subtile du vieil homme n’embête pas Aisha. Elle l’encourage même à l’occasion, tenant son bout face aux taquineries et aux chamailleries des hommes. Mais pas aujourd’hui. Elle se penche contre le comptoir de verre, sous lequel se trouve un assortiment de billets de loterie aux couleurs vives, et écoute d’un sourire discret les hommes rigoler et s’obstiner. La musicalité et la profondeur de leur amitié sont un vrai délice à ses oreilles. Ça lui rappelle sa jeunesse, sa famille nombreuse, le commérage et le badinage, les scènes idylliques et animées coulées dans une époque paisible.
Elle avait passé douze ans au sein du mouvement de résistance érythréen, là où, dans des salles de cours improvisées, se déplaçant d’une base à l’autre, elle avait appris à lire et à écrire au son des coups de feu. Elle avait appris l’histoire de son pays, l’effet des vieux empires et des puissantes nations modernes sur la trajectoire de sa vie. Elle avait appris à croire en un idéal plus grand qu’elle-même, et à se battre pour celui-ci. Dans un vaste paysage plat de sol doré et de mirage bleu tout comme au sommet de montagnes d’un froid glacial, elle avait appris à utiliser des armes. Dans les recoins de cavernes humides, elle s’était exercée à confronter la peur, la douleur et la mort; elle s’était préparée à la capture, à la torture et au viol. Et aux caprices de la volonté.
C’est là qu’elle avait rencontré Yosef pour la première fois, au milieu des bombardements de leur base à Afabet. De par la passion et le courage des cœurs en temps de guerre, ils étaient tombés amoureux et s’étaient mariés dans les mois qui avaient suivi. Lui, un bourgeois de la grande ville instruit en URSS; elle, une fille de petite tribu semi-nomade des basses terres du Semhar. Mais c’était la guerre, et les rebelles accueillaient à bras ouverts les principes d’égalité socialiste. Il était le camarade patient qui lui avait ouvert les yeux et l’esprit sur le monde qui s’étendait au-delà des limites étroites de son éducation. Sa voix rauque, de laquelle elle avait savouré une myriade d’idées anciennes et nouvelles; l’homme avec qui elle avait rêvé d’un monde meilleur. Dans l’intimité de son esprit, Aisha s’était sentie reconnaissante envers la main invisible de l’histoire, et même envers la guerre, de les avoir réunis.
Après la libération, elle et Yosef s’étaient installés à Asmara. En guise de récompense pour son service dans le conflit armé, il avait reçu un poste de fonctionnaire. Elle n’avait pas été aussi chanceuse. Elle faisait partie des dizaines de milliers de combattantes démobilisées laissées à l’écart de la redistribution des ressources nationales et des emplois gouvernementaux accordés aux rebelles masculins. Or, se plaindre ou laisser paraître sa déception aurait témoigné d’un manque de patriotisme, la preuve d’une réticence à relever la lourde tâche de bâtir un pays. Pire encore, il s’agirait pour Aisha d’une insulte à la mémoire des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont perdu leurs vies dans le conflit, dont certains étaient presque de la famille. Elle s’était donc rabattue sur un poste bénévole pour enseigner à lire et à écrire à des femmes illettrées pendant qu’elle étudiait l’anglais le soir, dans l’espoir qu’un diplôme la mènerait tôt ou tard à un emploi salarié.
Un jour, elle avait entendu la mère de Yosef implorer son fils : « C’était pendant la guerre. Tu n’as pas besoin d’une ivrogne en guise de femme. Elle n’essaie même pas de s’en cacher. Elle boit au grand jour, comme un homme. Je t’en supplie, mets un terme à cette amourette. » Aisha se tenait à l’extérieur de la petite maison, sa main sur la poignée, avant de faire demi-tour vers le bar de quartier qu’elle fréquentait avec Yosef. Elle était rendue habituée à cette histoire. Les femmes combattantes jugées utiles et admirables sur le champ de bataille étaient considérées, en temps de paix, comme des têtes dures trop indépendantes pour assumer leur rôle d’épouse et de mère. Sa propre famille l’avait menacé de la renier pour son mariage avec un homme qui n’était ni de sa tribu ni de sa foi, mais elle savait leur tenir tête. Toutefois, elle n’était pas certaine de pouvoir en dire autant de Yosef. Elle voulait à tout prix éviter de le voir succomber aux pressions de la famille et de la tradition. Elle l’avait quitté avant que lui ne puisse la quitter.
– Ne fais pas attention à ce vieux croûton, dit Michael en se tournant vers Aisha. Alors, Adam raconte que tu retournes dans ton pays.
Le regard inquisiteur de Michael ramène Aisha à la réalité. Elle hoche la tête et sourit d’une lente extension de sa bouche fermée. Même pour elle, il était parfois difficile de croire qu’elle allait quitter la paix et la sécurité de ses quatre années au Canada pour s’enrôler une fois de plus dans l’armée érythréenne. Comme elle s’y attendait, son copain, Adam, avait mal réagi lorsqu’il avait appris qu’elle partait défendre son pays contre la deuxième invasion de l’Éthiopie.
Depuis leur rencontre l’an passé au restaurant Habesha sur la rue Rideau, Adam avait été intransigeant sur le fait qu’ils pouvaient être ensemble.
« Ça change quoi, que tu sois Érythréenne et moi Éthiopien? Nous ne sommes pas le premier couple de l’histoire à devoir composer avec une différence d’allégeance », lui avait-il dit lorsqu’elle lui avait expliqué qu’ils ne pouvaient pas se fréquenter. Elle était fatiguée d’avoir à se justifier, aucun mot ne pouvait exprimer l’effet de la guerre sur le cœur des gens. De plus, elle détestait la curiosité des civils. Comment pouvait-elle décrire le sentiment de ramasser ses amis par morceaux, d’essayer de se remémorer leur rire et la forme de leurs yeux, mais de revoir seulement un cou estropié et des tripes qui débordent? Ce sont des choses qui ne se partagent avec personne, pas même ses propres camarades. Il y avait toujours une rupture, même au sein de la communauté érythréenne, entre les expériences d’Aisha et les présomptions des gens sur la guerre, entre leur idée d’une ancienne combattante et sa véritable identité à elle.
Adam aussi voulait entendre parler de sa vie sur le champ de bataille, elle le voyait dans son regard. Mais sa délicatesse la mettait à l’aise. Il lui laissait la liberté d’être elle-même, sans obligation d’être une héroïne ou une mégère. Plus tard, alors qu’elle s’oubliait dans son étreinte, qu’elle laissait son odeur et sa sonorité imprégner ses pores, elle demeurait malgré tout consciente de ce mur entre eux, un mur fragile qui cédait tranquillement, mais un mur néanmoins. Au fil du temps, il était devenu l’amant de ses rêves, un complice digne de confiance, et sa bouée de sauvetage quand elle avait l’impression de se noyer. Mais certaines choses sont difficiles à partager, et certains murs sont difficiles à surmonter. Alors, dès qu’elle avait entendu parler de la nouvelle guerre, ses pensées s’étaient précipitées vers lui. Elle avait senti le mur se renforcer entre eux. Elle avait eu la réalisation immédiate, presque intuitive, qu’une perte lui était imminente. La douleur avait paralysé son cerveau et son corps pendant plusieurs jours. Avant même qu’elle ne l’informe de sa décision, elle faisait le deuil de quelque chose qui ne lui avait jamais complètement appartenu.
– Oui, c’est vrai. Et j’ai su ce que tu as dit à Adam, répond Aisha à Michael.
Adam lui avait relayé la conversation. « Oublie Aisha, c’est tant pis pour elle. Sors rencontrer du nouveau monde, fiston. Tu pourrais tomber sur ton âme sœur bien plus tôt que tu ne le penses », avait conseillé Michael à Adam. Michael était marié à une Jamaïcaine depuis vingt ans. Il avait rarement de bons mots à l’égard de son épouse, mais il l’appelait quand même son âme sœur. « Tu vois, je ne peux pas supporter cette femme, mais je ne peux pas me voir avec une autre non plus. Je crois qu’elle m’a fait des magouilles de vaudou haïtien », avait-il expliqué une fois.
– Pauvre Adam, dit Jamil, secouant la tête de manière exagérée.
– Tu lui as dit de se trouver une blanche, n’est-ce pas? questionne Aisha, scrutant le visage de Jamil pour y déceler une trace de surprise.
– Non, non, je n’ai pas dit ça… La première fois qu’Adam l’avait présentée à Jamil, il avait dit : « Jamil a passé tellement de temps à s’imaginer en quoi les choses seraient différentes s’il avait immigré au Canada sans sa femme et ses enfants qu’il en est venu à croire à la possibilité d’une version Don Juan de lui-même. Il tient à ce fantasme comme à ses biens et ses succès les plus chers. »
Michael éclate de rire, tellement que son corps puissant et enrobé en tremble.
– Hors de question. Les blanches ne font qu’attirer des ennuis. Quand elles te quittent, elles partent avec tout : tes enfants, ton argent, tout. J’ai dit à Adam de se trouver une femme de son propre pays. Et seulement s’il n’arrive pas à te convaincre de rester, dit-il au regard inquisiteur d’Aisha. Et pourquoi souhaites-tu y retourner, de toute façon?
Adam avait omis de lui raconter cette partie de la discussion. Pourquoi? La suggestion de Michael lui plaisait-elle? Et si ça confirmait les plans préexistants d’Adam? Aisha sent son sang bouillir, son estomac s’aigrir. Après tout ce temps à parler de bâtir une vie commune. Après toutes ces nuits au restaurant Habesha : elle qui lui apprend à synchroniser ses pas à la cadence des chansons tigréennes, lui qui lui montre comment agiter ses épaules au rythme de la musique amharique. Souhaitait-il qu’elle soit Éthiopienne à ce moment-là, qu’il n’ait pas besoin de lui enseigner ces choses?
– C’est chez moi, dit-elle. C’est ça, la raison. Peu importe, je suis venue vous dire au revoir.
Elle tend une main rigide par-dessus le comptoir et se sent soudainement claustrophobe dans le dépanneur mal éclairé.
Michael avait mis en mots ce qu’elle craignait depuis longtemps, et cela provoquait tout à coup une haine irrationnelle à son égard. Que ce soit elle qui avait décidé de quitter Adam n’atténuait pas sa jalousie; sa colère n’en devenait que plus brumeuse et volatile.
–  Je plaisantais, Aisha. Tu le sais, pas vrai? dit Jamil, recouvrant de ses mains celles d’Aisha.
–  Prends soin de toi, dit Michael en la pointant.
Il s’approche d’Aisha, contournant sa main tendue pour l’étreindre. Elle reste ferme un moment avant de céder.
– Bon voyage, Aisha. Et bonne chance, lance Jamil, tournant sa tête vers la porte pendant qu’Aisha sort du commerce.

***

Aisha s’arrête à un feu rouge devant son immeuble de dix-neuf étages. Elle lève les yeux sur la miteuse construction, un mélange grisâtre de béton et de métal.
« Ce serait l’endroit parfait pour un remake de 1984 de George Orwell », lui avait fait remarquer Adam quelques mois après leur rencontre.
Elle avait posé sur lui un regard interrogateur. Adam essayait toujours d’attiser en elle une passion pour l’art et la littérature. Elle aime les étoiles dans son regard quand il parle de ces choses-là, sa façon de mélanger les mondes et les idées pour en faire des histoires fantastiques ou touchantes, mais elle préfère tout de même les événements tangibles de la vraie vie. Une fois, elle lui avait mentionné qu’elle admirait Margaret Thatcher. Le lendemain, il lui avait acheté L’intégral des discours de Margaret Thatcher. Elle avait regardé la photo de la Dame de fer sur la couverture un instant : son menton entre ses doigts maternels, et sa bouche entrouverte, comme si, après de longues délibérations, elle était sur le point de prononcer une remontrance. La première fois qu’elle avait entendu parler de Thatcher, Aisha était au front, et elle croyait qu’elle aussi pourrait poursuivre une carrière au gouvernement une fois la guerre finie. Aisha faisait souvent l’objet d’éloges pour ses qualités de meneuse sur les champs de bataille. Après l’indépendance, il lui avait fallu peu de temps pour se rendre compte que le pouvoir politique et le devoir conjugal représentaient deux ambitions presque contradictoires pour une femme érythréenne. En levant son regard du livre pour remercier Adam, Aisha avait reconnu dans son sourire impatient celui de son ancien mari lorsque quelque chose l’enthousiasmait. Son passé s’était surimposé sur l’homme qui se tenait devant elle. Bien qu’Adam et Yosef ne se ressemblaient en rien, la vision l’avait dérangée pendant plusieurs jours, et elle s’était demandé si les gens changent, ne serait-ce qu’un peu, ou s’ils sont plutôt condamnés à tomber sans cesse en amour avec la même personne.

***

Adam pivote sur sa chaise pour faire face au mur de vitre de son cubicule du seizième étage. Il étire ses longues jambes sur le tapis industriel vert foncé et pose ses mains jointes sur son ventre. C’est vendredi, il est 16 h 30, et il n’a pas encore rempli son quota hebdomadaire de demandes de passeport. Ce raté l’aurait dérangé l’an passé. Ces temps-ci, ses pensées s’envolent dans le tronçon de ciel gris emprisonné entre les plus hautes tours d’Ottawa. Il se demande s’il a toujours des chances de convaincre Aisha de rester, ou s’il est fou d’en envisager la possibilité même.
Il a tenté à plusieurs reprises de s’imaginer Aisha sur un champ de bataille, sa vie de combattante de la liberté. Il a tenté de s’imaginer une version plus jeune de l’Aisha qu’il connait, grimpant des montagnes semi-arides, un AK-47 en bandoulière, munitions suspendues à sa taille et à son torse, ou bien demeurant accroupie pendant de longues journées dans les tranchées camouflées à se cacher des avions de chasse qui flairent leurs cibles comme des vautours au-dessus d’un sol rocailleux. Il a composé ce collage à partir de documentaires et d’une vieille photo en noir et blanc qu’elle lui avait un jour montrée et qui la dépeignait, jeune femme au teint foncé, vêtue de treillis sous un arbre d’encens, son arme à l’épaule, offrant au photographe un large sourire entrouvert et des yeux plissés, le tout couronné d’un afro indompté. Mais il est incapable d’extrapoler. Surtout quand il pense aux centaines de milliers de soldats éthiopiens qui sont morts pendant cette guerre d’une trentaine d’années. Il arrive qu’une peur irrationnelle s’empare de lui. Et s’il lui arrivait d’apprendre qu’un proche était mort d’une des balles d’Aisha? Peut-être Girma, son voisin, ou bien Abye, son cousin. Et si elle avait été interrogatrice? Les journaux passent leur temps à dénoncer toutes sortes de crimes de guerre. Ces pensées rendent ses aisselles et ses paumes humides, sa tête se vide. Il s’en remet toujours à la raison. Nos pays étaient en guerre, se dit-il, elle a fait ce qu’elle avait à faire.
La semaine passée, lorsqu’Aisha l’avait informé de sa décision de retourner en Érythrée, il croyait que ce n’était qu’une phase. Après tout, Aisha avait toujours été sur le point d’y retourner. Chaque fois que les choses se corsaient, elle affirmait préférer la misère de son pays aux petites humiliations quotidiennes du Canada. 
« Quatre ans dans ce pays, Adam. Ça fait quatre ans que j’essaie, disait-elle, quatre doigts en l’air pour y mettre de l’emphase. J’ai nettoyé des draps d’hôpital répugnants, lavé des planchers, des fenêtres. J’ai reçu des ordres de vieux racistes. Et j’ai les mains vides. Complètement vides. »
Adam essayait de la réconforter en lui racontant ses propres embuches à son arrivée d’Éthiopie dix-huit ans plus tôt, mais elle le récusait d’un grognement.
Cette fois, elle avait une autre raison.
– L’Éthiopie a une fois de plus envahi l’Érythrée, avait-elle dit sans le regarder, sa voix froide et tendue, comme si elle avait toujours su que ce dénouement était inévitable.
C’est une question de perspective, avait-il pensé, mais lui dire ne pourrait que mener à cet argument sans issue des disputes territoriales qui grugent notre monde.
Enfant, il croyait que le fait que la vieille carte de l’Érythrée ressemblait à celle de l’Afrique à l’envers recelait un secret. Un sens caché qu’il espérait un jour élucider. Aujourd’hui même, quand il regarde la nouvelle carte de l’Éthiopie, dessinée après la séparation de l’Érythrée, il s’étonne toujours un peu de ne pas la reconnaître du premier coup, qu’elle ne reflète pas son illusion de jeunesse. Son regard avait suivi Aisha tandis que ses hanches, comme des parenthèses élancées, traversaient la petite cuisine dans de longues enjambées pour se rendre au salon tout aussi petit. Comme toutes les fois où il avait arrêté de fumer pendant des jours pour y succomber de nouveau par la force d’une moindre bouffée de fumée qui plane dans l’air, l’arôme du parfum d’Aisha, un mélange mystérieux de santal et d’agrumes, le faisait brûler de désir. Il aurait voulu effacer leurs passés respectifs.
Elle avait placé des bols du sega wet qu’il avait ramené et de la sauce aux lentilles qu’elle avait préparée à côté du plateau d’injera sur la table basse et s’était assise face à lui, une bouteille de Heineken à la main, son visage dans l’ombre d’une plante tropicale luxuriante qu’elle avait retrouvée molle et desséchée dans la salle à ordures de son immeuble.
– J’y retourne, avait-elle dit.
– Quoi? Pour quoi faire?
– Pour me battre, ça va de soi, avait-elle répondu de sa voix retentissante avec la clarté d’un esprit révolutionnaire, ses lèvres charnues couleur prune qui frémissaient un brin.
Il avait soutenu son regard un instant. Le court afro d’Aisha paraissait plus mince et plus docile que sur sa photo de guerre. Quelques cheveux gris s’enroulaient autour de ses oreilles.
À l’habitude, les samedis soirs, ils se rencontraient pour souper et prendre un verre au restaurant Habesha qui, en fin de soirée, se transformait en boîte de nuit improvisée. Le propriétaire tamisait les lumières et tassait les tables du centre de la pièce pour faire place à une piste de danse. Il arrivait parfois à Aisha et Adam d’apercevoir les clients érythréens les regarder de travers pendant qu’ils dansaient, ou encore murmurer des remarques désobligeantes en tigrigna qu’Aisha lui traduisait.
Certains soirs, à condition d’avoir assez bu, Aisha leur rétorquait : « Vous étiez assis sur votre cul à vous engraisser la bedaine et le portefeuille pendant que j’étais sur le terrain à me battre pour vos droits. Comment osez-vous me juger? »
Le milieu conservateur et aisé d’Adam ne l’avait pas préparé à ces véhémentes querelles publiques. Son enfance avait été consacrée à la poursuite intellectuelle, et les vagues concepts d’honneur et de masculinité qu’on lui avait enseignés passaient toujours après la raison. Mais dans ces moments où l’alcool s’emparait de lui, ses manières s’éclipsaient rapidement pour faire place à autre chose. Il se sentait revigoré par les bagarres qu’Aisha déclenchait : on lui donnait la chance de prouver sa valeur d’homme. Il se tenait un peu de côté, ou restait tranquille dans sa chaise, mais affichait juste assez sa présence physique pour laisser comprendre sa disposition à la défendre au besoin.
« Aye, yene jegna », lui disait-il plus tard, alors qu’ils titubaient en chemin vers la maison, ému par l’ardeur des sentiments qu’Aisha avait pour lui et fier d’être en couple avec une femme aussi téméraire, inébranlable. Même s’il n’oserait l’admettre à personne, l’esprit indomptable d’Aisha l’excitait. Il désirait posséder la même fougue. Parfois, il était même jaloux de son histoire.
Adam se demandait si la décision d’Aisha de retourner au front émanait d’une volonté inavouée de retrouver son ancien mari, et de raviver leur flamme d’antan.
– Tu ne te trouves pas un peu trop vieille pour retourner jouer avec des mitrailleuses et vivre dans des cavernes et des tranchées? lui avait-il demandé. Son ton brusque l’avait lui-même surpris, mais il détestait l’idée qu’Aisha et Yosef partagent quelque chose dont il ne ferait jamais partie.
– Je peux quand même aider mon pays. Ici, je ne suis rien, avait contesté Aisha. Sa voix laissait percevoir un soupçon de chagrin.
– C’est faux. Ici, ta vie n’est pas en danger. Il y a des gens qui tiennent à toi.
Ses coudes sur les genoux, son grand corps penché vers l’avant, il avait décollé l’étiquette de sa Heineken, comme s’il allait trouver une solution sur la bouteille. Il n’était pas du genre à exprimer ses émotions ou à se laisser parler librement. Cela l’agaçait.
– Tu as déjà donné douze ans de ta vie à ton pays. Dis-moi, qu’as-tu reçu en échange? avait-il enchainé. Il avait ensuite noyé le mélange nébuleux de colère et de désespoir dans sa bière.
En regardant de l’autre côté de la table basse, il avait remarqué que les yeux noisette d’Aisha perçaient un trou pile où se trouvait sa colère. Il était toujours surpris de voir ses pupilles se transformer sans avertissement en petites balles de cuivre.
– Je suis désolé, Aisha, je ne voulais pas dire… C’est juste que…
Il avait terminé sa bière d’une gorgée.
Ils parlaient souvent de politique africaine, bien sûr : tel coup d’État, telle guerre tribale, l’ingérence discutable d’un gouvernement occidental, la complicité d’une histoire sanglante, et un antidote à l’austère étrangeté du monde extérieur. Mais ils prenaient soin d’éviter la politique qui concernait leurs pays respectifs. Quand quelque chose arrivait dans l’une ou l’autre des nations, ils consolaient toujours la frustration de l’autre avec une phrase du genre Bon, c’est comme ça l’Afrique. Et si c’étaient de bonnes nouvelles, ils disaient Attendons un peu pour voir. C’est garanti que quelqu’un va trouver une façon de gâcher ça. Mais cette nouvelle réalité n’était pas aussi facile à ignorer. Adam réalisait comme il était plus simple de concevoir cette guerre comme une chose du passé. Ce qui est arrivé est arrivé, s’était-il imaginé lui dire, quand il aurait trouvé le courage pour lui demander d’emménager avec lui. Maintenant, même si elle n’y retournait pas… Il avait l’impression de se tenir au milieu d’un pont en bois chancelant, à regarder les cordes lâcher d’un bord comme de l’autre.
– Je suis fatiguée de nettoyer des salles de bain toute la journée. Manger, dormir, une suite sans fin de jours vides, avait-elle dit.
Il l’avait regardé en silence.
– Je suis une combattante, une soldate, Adam. La guerre, la privation, c’était difficile, mais je vais devenir folle si je reste ici.
Il savait ses mots détenteurs d’une vérité qu’il aurait souhaité éviter. Il voyait la colère qu’elle cachait derrière un voile de fumée de cigarette, le déracinement dans ses yeux masqué par un regard glacial, le visage immonde de la déprime noyée dans l’alcool fort et les querelles insignifiantes. Après avoir passé la majeure partie de sa vie à combattre un ennemi de chair et d’os, Aisha était perdue lorsque confrontée aux combats d’un quotidien banal.
– Il y a plein de choses que tu peux faire pour ton peuple ici, Aisha. Tiens, voilà une idée : si tu cherches réellement à te rendre utile, pourquoi ne pas faire du bénévolat au Centre d’immigration catholique, lui avait-il dit, maintenant son regard. Le gouvernement offre aux réfugiés de l’aide financière et logistique, mais l’impact psychologique de la violence que ces gens portent en eux… qui de mieux que toi pour offrir ce genre de soutien?
Elle l’avait fixé d’un regard vide, comme si elle était déjà partie.

***

Il marche jusqu’au mur en vitre de son cubicule et étire ses bras, penchant son corps d’un côté puis de l’autre pour se dégourdir des courbatures de sa vie sédentaire. Les mains dans les poches, il regarde la circulation de l’heure de pointe sous ses yeux. Des gens en complets sombres s’empressent à traverser le tronçon de la rue Bank qu’il aperçoit depuis sa fenêtre. Il se souvient de la joie qu’il avait ressentie au moment de son embauche au bureau de passeports. Après cinq ans à nettoyer des salles de cinéma et des centres communautaires, puis cinq autres à surveiller un stationnement, il avait finalement reçu son diplôme et obtenu son premier emploi permanent. « Un poste au gouvernement fédéral. Tu grimpes les échelons, mon vieux », lui avait-on dit, l’encouragement assorti d’une tape dans le dos. Certes, parcourir le bureau à la recherche de dossiers égarés et en archiver d’autres n’était pas l’aboutissement promis de ses études en littérature, mais tout le monde s’entendait pour dire que ce n’était qu’une question de temps avant qu’on ne reconnaisse ses efforts.
« Tu as décroché le gros lot, mon frère », lui avaient dit ses amis concierges. « Assurance-chômage, pension de retraite, vacances payées… » Ils énuméraient les avantages jusqu’à ce que les doigts leur manquent, fierté au souffle et jalousie dans les yeux.
Aujourd’hui, huit ans et trois promotions plus tard, il passe ses journées recroquevillé au-dessus d’une pile infinie de dossiers vert kaki à traiter des formulaires de demande de passeport : examiner les certificats de naissance, comparer les photos aux pièces d’identité, évaluer l’admissibilité du candidat, vérifier ses références et répondre aux questions des demandeurs.
– Une cage-à-veau, murmure-t-il à son reflet, répétant les mots de Douglas Coupland. La mienne vient avec une vue. Je dois bel et bien être en train de grimper les échelons.
Il regarde son corps suspendu dans les airs sur le mur de vitre qui lui permet de se fondre dans le reflet des fournitures de bureau et du monde extérieur. Il apprécie cette version fragmentée de lui-même. Elle lui donne accès à une autre facette de son existence, une réalité parallèle où il peut tracer sa vie avec intention et structure, chose qui lui semble impossible face au jugement contraignant d’un miroir. Il s’imagine convaincre Aisha de rester, ou du moins de retarder son voyage. Les Nations Unies ont déjà emboité le pas avec les médiations, peut-être cette nouvelle guerre viendra-t-elle bientôt à terme. Il dispose d’assez d’argent pour un premier paiement sur une maison. Ils pourraient fonder une famille.
– Encore dans la lune, hein? dit Mark, les yeux au-dessus de la cloison vert pâle qui sépare son cubicule de celui d’Adam. Sa chemise rose accentue la rougeur habituelle de son visage, donnant à ses joues rondes et lisses un teint de pamplemousse.
– Je suis en train de faire des rénovations dans mon palais imaginaire. Tu m’as parlé? répond Adam en retournant à son bureau.
– Pat et moi allons prendre un verre après le travail, ça te dit?
Pat lui envoie la main deux rangées plus loin. Ses cheveux bruns épais et gominés reluisent sous la lumière, et ses muscles tendus débordent de sa chemise blanche à manches courtes.
« Pat ne se prend pas pour n’importe qui », lui avait confié Mark la première et seule fois qu’Adam avait accepté de sortir en boîte avec ses deux collègues. Pat s’était porté volontaire pour apprendre aux deux hommes à séduire les femmes. Finalement, Adam et Mark avaient passé la soirée appuyés contre le comptoir visqueux du bar à caler de la bière, le contraste entre leurs deux corps qui accentuait la banalité de leur physique. Pendant ce temps, Pat rôdait à travers la pièce, un moment il embrassait une femme, puis le suivant il dansait avec une autre à la cadence d’une musique assourdissante. « Une vraie poule pas de tête », avait commenté Mark, sa face rouge d’alcool et de jalousie.
Adam se tourne pour examiner brièvement les papiers dispersés sur son bureau et la pile de demandes de passeport.
– Non. Pas ce soir, les gars. J’ai des trucs à faire, dit-il en ramassant son livre et sa boîte à lunch d’une série de mouvements rapides et décisifs.
– Laisse-moi deviner, c’est encore Aisha? dit Pat. C’est elle qui porte les culottes, mon gars, ajoute-t-il, étirant ses lèvres autour d’une dentition blanche et parfaitement alignée.
– Tu peux bien croire ce que tu veux, champion. Peu importe, amuse-toi et essaie de rester sage, répond Adam en se dirigeant vers la sortie.
Avant de rencontrer Aisha, il disait rarement non à un vendredi soir au pub. Après le travail, lui et quelques collègues se rendaient au Royal Oak ou au D’Arcy McGee pour décompresser, rassemblés autour de hamburgers, de patates frites et de bière qui coulait à flots. C’était aussi l’occasion de rencontrer des femmes. De temps en temps, le souvenir du mélange puéril de mégots de cigarettes, de friture et de fond de bière déclenchait en lui une envie subtile, une sorte d’espoir et d’assouvissement de ses désirs, comme si le remède à ses maux les plus inavoués allait surgir d’un de ces recoins obscurs qu’on retrouve dans ce genre de pub.
Une brise automnale l’accueille à sa sortie des portes tournantes de son immeuble de bureaux. Il enveloppe son cou d’une écharpe en laine à carreaux noirs et gris et marche en direction de sa voiture garée dans le stationnement extérieur sur Gilmour. Le quartier des affaires s’est pratiquement vidé des milliers de fonctionnaires qui de jour envahissent le décor de béton, de verre et de chrome. De part et d’autre, des touristes vêtus de vestes légères cherchent des restaurants ouverts ou s’empressent sur la rue Sparks pour acheter des souvenirs canadiens à la dernière minute. Adam aime l’automne : les feuilles consumées qui reflètent le soleil de l’après-midi et infusent la ville d’une délicate nuance dorée, celles qui planent tels des confettis, un pied de nez à la précarité de la vie. Aujourd’hui, son regard s’arrête plutôt sur les arbres dépouillés, leurs branches comme de vieux doigts malades posés sur des mains calleuses, prêtes pour une dernière prière. Elles font écho à son propre désir misérable de retarder l’inévitable.
À son arrivée au Canada, il avait l’impression que tout le monde le dévisageait. Il avait l’habitude de marcher avec une sensation exacerbée de prendre un espace qui ne lui revenait pas. Il s’excusait sans arrêt et était soucieux, voire trop soucieux, de plaire. Puis, réalisant qu’il n’arriverait jamais à masquer son péché d’intrusion que sa peau noire trahissait, il avait décidé de trouver d’autres façons de se fondre dans la masse. Tous les jours à sa sortie du travail, il avait pris l’habitude de s’asseoir dans des abribus, des parcs ou des cafés pour observer le comportement des Blancs, portant une attention particulière à leurs maniérismes pour ensuite les imiter la nuit devant le miroir de sa salle de bain. Après quelques années à en arracher avec l’anglais, et parce qu’il avait toujours aimé lire, il avait décidé de s’inscrire à l’Université Carleton pour étudier en littérature de langue anglaise. Une pierre, deux coups, s’était-il dit, citant un petit livre qu’il avait trouvé dans une librairie d’occasion portant le titre de 1000 expressions en anglais et leur signification. Il essayait de comprendre le sens des expressions comme crier au loup et vendre la peau de l’ours, puis il consultait des encyclopédies à la bibliothèque municipale pour trouver des photos de ces étranges animaux. Deux décennies plus tard, il a encore l’impression que sa langue adoptive est un masque qu’il porte pour dissimuler sa nature même. Mais ce qui l’effraie par-dessus tout, c’est que plus il a l’impression de conquérir l’anglais et d’entrer dans le moule de l’immigrant bien intégré, plus il s’éloigne des expériences tangibles de son passé, ses souvenirs étant incapables de coexister avec son présent. Chaque pas vers l’assimilation, chaque embûche surmontée pour ressembler aux autres, lui fait perdre à petit feu une partie de lui, le rapproche d’un abandon qu’il ne peut vraiment nommer. Il devient invisible à lui-même.
L’odeur de la friture d’un restaurant à proximité fait gargouiller son ventre. Plus la date de départ approche, plus sa joie de passer du temps avec Aisha s’alourdit. Il souhaite presque qu’elle parte plus tôt pour apaiser son anxiété. Il songe à aller au restaurant Habesha pour un ketfo ou des tibs, puis change rapidement d’idée. Il frémit à la pensée d’une soirée en compagnie d’Éthiopiens solitaires qui ne retrouvent le goût de vivre qu’en rêvant de révolutions mortes, leur discours rongé par la violence et la rancœur. De toute façon, y aller lui ferait penser à Aisha. Son rire éclatant, sa manière de danser les yeux fermés, cette passion qui anime tant son amour que sa haine.
Il fait le même cauchemar depuis deux semaines. Il se trouve à Addis-Abeba, à la Mesqel Adebabay. Le colonel Mengistu Haile Mariam se tient sur une scène et parle dans un amas de microphones, devant une foule de jeunes partisans en délire. L’ancien dictateur éthiopien saisit une bouteille remplie d’une substance rouge – du sang, Adam le sait – sur une table près de lui. Il la soulève au-dessus de sa tête pour la montrer au peuple, puis se penche et la fracasse contre la scène. Il répète ce geste à maintes reprises; une main invisible lui tend chaque fois une nouvelle bouteille. Le volume des applaudissements ne fait qu’augmenter à chaque éclat de verre. Se nourrissant de l’enthousiasme de la foule, le sang augmente en volume jusqu’à submerger l’attroupement médusé, les noyant du même coup. Adam voit son ancienne copine, Mebrat, flotter dans une bulle d’eau limpide à ses pieds, indemne du bain de sang qui les entoure. Il pivote pour éviter de lui marcher sur le corps, s’efforçant de garder son équilibre. Ressentant sa panique, Mebrat ouvre ses yeux morts. Adam se réveille trempé de sueur et cherche son souffle, puis passe les heures qui suivent à essayer de se vider l’esprit des images douloureuses de la campagne de terreur menée par Mengistu, celle qui a duré dix-sept ans et qui a coûté la vie à son ancienne copine et à tant de ses amis d’enfance.
La nuit dernière, une idée lui est venue à l’esprit. Un semblant de compréhension de ce que son rêve pourrait bien signifier. Une sensation étrange et confuse de déjà vu s’est emparée de lui. Il a laissé tomber l’idée de dormir et est allé chercher la petite boîte qu’il garde sur l’étage supérieur de sa garde-robe depuis des années. En parcourant les photos de sa famille, de ses amis d’enfance et du couple qu’il formait avec Mebrat, il a déterré un sentiment enfoui de culpabilité. Mebrat avait rejoint le mouvement de résistance clandestin contre le gouvernement de Mengistu pour se rapprocher de lui, pour l’impressionner. Elle n’avait alors que dix-sept ans. Six mois plus tard, il l’avait laissé à ses manigances quand elle avait refusé de quitter l’organisation et de fuir le pays à ses côtés. Il l’avait abandonné trop facilement. Maintenant, il s’apprêtait à abandonner Aisha de la même façon. Mais ce nouveau constat ne l’aidait pas à empêcher celle-ci de partir. Au contraire, la douleur d’un éventuel départ empirait, et l’espoir de la raisonner s’évaporait.
Il débarre la porte de sa voiture et laisse tomber sa boîte à lunch et son livre sur le siège passager. Il s’étire les bras derrière le dos et bâille avant d’insérer la clé dans le contact. Ses tentatives pour persuader Aisha de rester l’épuisent, mais il ne se permet pas encore d’imaginer l’autre éventualité, cet endroit sombre et vide. Il rejoint la circulation sur la rue Slate en direction de l’appartement d’Aisha. Il sait qu’il essaiera de la raisonner jusqu’à son départ.

***

Aisha se contorsionne dans le cadre de porte et se penche vers l’intérieur de son appartement pour jeter un dernier coup d’œil à son domicile des trois dernières années. Elle sent le regard d’Adam posé sur elle depuis le corridor.
– Bon, je suis prête à partir, dit-elle en verrouillant la porte.
Elle ajuste à son épaule un sac à main qui déborde et fait des enjambées déterminées vers le stationnement pour visiteurs où Adam a laissé sa Honda Accord. Ses deux valises s’y trouvent déjà.
– Fumons une dernière clope avant d’aller à l’aéroport, dit-il à leur sortie de l’immeuble. Ça va te laisser le temps de faire un dernier tour du quartier.
Aisha tourne la tête vers lui et la silhouette élancée d’Adam capte son attention. Leurs regards se croisent, mais il n’y a rien à dire.
Il est à peine passé dix-huit heures. Le ciel est d’un bleu lénifiant, à l’exception d’une pincée de safran d’un bout à l’autre du soleil. Les effluves de viande grillée qui émanent d’un barbecue avoisinant contrastent l’âcreté de leurs cigarettes brûlées. Ils appuient leurs dos contre la voiture d’Adam et regardent les pins blancs à l’extrémité du stationnement qui agitent leurs branches de droite à gauche au gré du vent, à la manière d’amoureux s’abandonnant à une valse.
– Tiens, avant que j’oublie, dit Aisha en lui tendant ses clés d’appartement pour qu’il les ramène au bureau de location lundi.
– Quand il fait beau comme aujourd’hui, c’est difficile de s’imaginer le froid hivernal.
Ils entendent le drible ponctuel d’un ballon de basketball depuis le court à l’ouest de l’immeuble.
– Tu sais quoi? Ça va me manquer de regarder la neige depuis ma fenêtre, dit Aisha, se remémorant les moments qu’elle avait passés à regarder les flocons blancs tomber avec constance et tendresse pour apaiser l’anxiété qu’elle ressentait dans sa poitrine.
« D’épaisses boules d’oreillers éviscérés qui estompent silencieusement la frontière entre la terre et le ciel », lui avait une fois suggéré Adam.
– Bien sûr, c’est plus facile de s’ennuyer de la neige quand tu sais que tu n’auras plus à affronter le froid cinglant, dit Adam, le sourire aux lèvres.
– Oui. C’est ainsi que je veux m’en souvenir. Je vais penser au verglas et aux engelures lorsque la soif et les coups de soleil m’assailliront l’esprit de douleur. Et aussi quand je réaliserai que je ne peux plus courir aussi vite qu’avant.
– Surtout pas avec toutes les cigarettes que tu fumes, plaisante Adam, en jouant du coude avec elle.
Elle le regarde droit dans les yeux, comme s’il avait révélé connaître un secret qu’il n’aurait pas dû savoir, avant de regarder au loin.
– Je t’ai déjà raconté ma première expérience avec la neige? dit-elle, se tournant pour lui faire face de nouveau. Comme tu le sais, peu après mon arrivée à Ottawa, j’ai trouvé mon premier emploi de nettoyage dans cet immeuble du gouvernement sur la rue Laurier. Elle pointe au nord. Le premier jour, j’ai passé la vadrouille sur des planchers de vinyle et l’aspirateur sur les tapis d’un sous-sol dépourvu de fenêtres. Quand j’ai quitté l’immeuble, à la fin de mon quart, à vingt heures, la ville tout entière était recouverte de blanc.
La cigarette logée entre les doigts, elle dessine des vagues dans l’air.
– Il ne neigeait plus, donc c’était impossible de dire si la poudre blanche qui recouvrait le sol, les voitures et les arbres était descendue du ciel ou si elle avait plutôt jailli des entrailles de la terre. Tous les points de repère que j’avais laborieusement mémorisés pour me rendre à la maison avaient disparus. Il ne restait qu’un monde de blancheur sous un ciel noir et muet. Elle s’arrête un instant. La terreur que j’ai ressentie ce soir-là m’accompagnera à jamais, conclut-elle en riant. Des bouffées de fumée grise s’échappent de sa bouche.
– Tu comptes rester longtemps à Asmara?
Elle sait qu’Adam pense à son ancien mari, mais qu’il ne lui en parlera pas directement.
– Je ne sais pas. Je vais me rapporter au ministère de la Défense dès que possible. Dans le meilleur des cas, je n’aurai pas à passer trop de temps en ville.
Elle frémit à l’idée de tomber sur Yosef, ou encore d’apprendre qu’il s’est remarié et qu’il a eu des enfants. Mais une partie d’elle souhaite que ces choses se soient bel et bien passées afin de pouvoir garder Yosef dans son passé. Elle ne veut pas trahir Adam. Elle s’inquiète de la réaction de son frère à son retour impromptu. (Sa mère est décédée pendant qu’elle était au combat.) Aisha n’a pas prévenu ses frères et sœurs de son retour, de peur qu’ils tentent de la dissuader. Ils sont devenus trop dépendants de son soutien financier pour comprendre les sacrifices qu’elle fait en leur envoyant de l’argent tous les mois. Elle se demande à présent si elle est en train de commettre une erreur.
– Qu’est-ce qui va te manquer d’Ottawa?
Elle réfléchit un instant.
– L’émission de radio. Je vais m’ennuyer de la station. Je me sens mal d’abandonner Daniel avec personne pour me remplacer.
– Je suis certain qu’il trouvera quelqu’un d’autre.
Daniel lui avait dit que sa voix était faite pour la radio. « Ce n’est pas un poste salarié, ça va de soi. C’est juste une case d’une heure dans un programme multiculturel financé par l’université, mais ta contribution serait très importante pour la communauté et la jeunesse érythréenne qui grandit ici. » Il avait les yeux rivés sur elle comme un chiot. « Les enfants élevés au Canada ne connaissent pas toujours la misère, les sacrifices qu’ont faits des gens comme toi pour libérer notre pays; tu serais donc en quelque sorte notre historienne en résidence. »
Aisha s’était demandé quel genre de femme elle serait devenue si elle avait grandi au Canada. Se serait-elle intéressée à l’histoire de l’Érythrée?
Elle avait pensé aux jeunes est-africains qui vont faire la fête au restaurant Habesha après la fermeture des autres boîtes de nuit, passant sans problème de la réalité canadienne dominante au décor traditionnel du restaurant pour interagir les uns avec les autres sans qu’il soit question de la politique qui préoccupe tant les clients plus âgés. Ça leur semble aussi naturel que de respirer; ils agissent à la façon de gens qui n’ont jamais eu à s’interroger sur le prix ou la signification de leur liberté. « Ces jeunes ne savent pas à quel point la vie leur est facile », disait Adam. « Si j’étais une adolescente et que je grandissais au Canada, répondait-elle en riant, j’enfreindrais probablement toutes les lois possibles, puis je collectionnerais les contraventions juste pour le plaisir. » À l’extérieur des murs de vitre de la cabine radio, des étudiants s’empressaient d’un immeuble à l’autre, le long de sentiers de ciment qui sillonnent une impeccable pelouse verte. Deux jeunes femmes lisaient à l’ombre d’un saule, un feuillage léger chutait sur leurs longues chevelures lustrées et leurs livres. Aisha adorait ce paysage. Elle se sentait heureuse. Elle en avait conclu que passer quelques heures par semaine avec tous ces gens instruits lui donnerait un second souffle. Il n’est peut-être pas trop tard. C’est peut-être ma chance de faire quelque chose de différent. Je pourrais retourner à l’école, trouver un meilleur emploi, s’était-elle dit avant d’accepter d’animer le programme.
« Le 24 mai 1991, jour où nos braves hommes et femmes ont marché sur Asmara, dernier bastion des envahisseurs éthiopiens, avait-elle annoncé la première journée, essayant tant bien que mal de ne pas appuyer par mégarde sur les boutons de la console devant elle. C’est le plus beau jour de ma vie. Les taches de sueur desséchée sur mon linge, mon visage couvert de poussière et de boue qui lui donnaient la texture rugueuse d’une croûte de pain, rien de tout ça n’avait d’importance. J’étais entourée de milliers de mes camarades. Nous étions arrivés à Asmara en plein jour, fiers et triomphants. C’était la fin des missions clandestines et des coups d’œil furtifs dans le noir pour éviter les soldats éthiopiens. Autour de nous, sur l’avenue de la Libération, des habitants euphoriques et incrédules étaient venus à notre rencontre pour nous accueillir avec des chansons, des youyous et des danses. De vieilles femmes brandissaient des feuilles de palmier, des enfants couraient aux côtés de nos camions, nos jeeps et nos chars d’assaut. Même la poussière semblait se joindre à la fête. C’est à ce moment que ça m’avait frappé, le rêve s’était matérialisé. Nous étions devenus une nation libre. » Sa voix avait été revigorée par le souvenir de cette journée.
Le public était bienveillant au début. Puis, un jour, une jeune femme avait appelé en ondes :
– Au lieu de nous casser les oreilles avec tes rêves mirobolants, pourquoi ne parles-tu pas plutôt des gens qui pourrissent dans les prisons d’Érythrée en ce moment même avait demandé l’auditrice en tigrigna approximatif.
Aisha avait été offensée. Comment ose-t-elle? avait été la première chose à lui venir à l’esprit, mais elle s’était retenue. Elle avait cherché à raisonner la jeune femme :
– J’étais jadis une idéaliste impétueuse tout comme toi, or sache qu’on ne bâtit pas une nation en claquant des doigts. L’Occident est ce qu’il est aujourd’hui par la force d’atroces guerres qui se sont livrées sur plusieurs siècles. Nous ne sommes pas parfaits, je l’admets, mais on apprend de nos erreurs. Nous trouverons une façon d’y arriver.
– Le rêve a été souillé, avait renchéri un auditeur plus âgé. Nous ne pouvons plus nous fermer les yeux et nous boucher les oreilles. Nous ne pouvons pas laisser la blessure s’infecter. Ça va nous tuer.
Aisha trouvait répréhensible que ses compatriotes expriment leur opposition à l’égard des dirigeants au grand jour, mais elle ne pouvait pas les réprimander en ondes. Elle avait commencé à appréhender ces appels. Elle aurait souhaité être en mesure de les filtrer.
– Au lieu de rassurer ton auditoire avec des platitudes auxquelles tu ne crois même pas toi-même, tu pourrais utiliser ta plateforme pour quelque chose de bien, lui avait reproché un autre auditeur. Pourquoi ne combines-tu pas tes efforts avec ceux et celles qui travaillent pour améliorer les choses? De quoi as-tu peur?
La dernière question avait touché une corde sensible. Avait-elle peur de quelque chose? Puis, un jour en rentrant de la station, elle s’était mise à revoir le rôle du programme. Elle avait composé sa prochaine chronique dans sa tête, quelque chose à propos de la nécessité de repenser les principes de la rébellion qui avaient mis au monde leur nation, et le danger bien réel de perpétuer les crimes de l’oppresseur. Elle était encore consciente qu’une transgression avait lieu, mais la possibilité de faire une fois de plus partie de quelque chose d’important avait fait naître la sensation exaltante de servir une cause. Peu de temps après, l’invasion éthiopienne avait été annoncée, de sorte qu’elle et la majorité de l’auditoire s’étaient ralliés au gouvernement érythréen contre l’ennemi commun.
– Peut-être que tu pourrais travailler dans les communications de cette guerre qui t’est si chère, dans ce cas, dit Adam. Si tu dois y aller à tout prix, je préfèrerais que tu te tiennes aussi loin du front que possible.
– Oui, peut-être.
Ils fument en silence un instant.
– Bon, on devrait s’activer si on veut arriver à l’aéroport à l’heure, dit Adam.
Aisha hoche la tête sans le regarder, consciente de la tension des adieux qui s’installe entre eux.
Adam fait marcher le lecteur CD. L’harmonieuse « Tizita » de Mulatu Astatke imprègne la voiture tel un parfum délicat et suave. Il l’interrompt et met la radio.
– Pourquoi? demande Aisha, en fronçant les sourcils.
– C’est trop triste.
La lente élégie du saxophone de « Tizita » tourne en boucle dans la tête d’Aisha. C’est une pièce qui, sans utiliser de mots, exprime tout ce qu’elle aime chez Adam : la manière qu’il a de la tenir quand elle se perd dans les eaux agitées d’un tumulte aveugle, de maintenir son regard de ses yeux pleins de désir quand il la déshabille avec impatience, de lui donner envie de se prélasser dans les rêves que seuls peuvent se permettre les couples normaux. Elle regarde par la fenêtre. Le soleil a diffusé sa lueur rouge sur l’horizon tel un incendie sur le point de ravager les arbres noirs sur son passage. Les immeubles veillent sur les silhouettes d’adolescents qui jouent sur le terrain de basketball.
Elle sourit. Avant de rencontrer Adam, les couchers de soleil représentaient simplement la fin d’une longue journée. Les subtilités des couleurs dans un ciel ensoleillé n’avaient d’autre signification qu’un temps favorable. Elle s’imagine comment il décrirait l’horizon qui se présente à elle. Une peinture abstraite composée de frénétiques coups de pinceau projetant de l’encre noire sur un fond pourpre. L’horizon résiste à sa descente dans les ténèbres avec une énergie fougueuse.
Adam arrête soudainement la voiture à quelques mètres de l’intersection de la rue Main et enclenche les feux de détresse.
– Reste, Aisha. Il n’est pas trop tard pour changer d’idée, dit-il d’un ton ferme.
Elle le regarde dans les yeux un instant puis détourne le regard, consciente de l’incertitude qu’elle laisse paraître.
– Je ne suis pas mon pays, Aisha. Et tu n’es pas le tien, poursuit-il.
Quand elle avait commencé à fréquenter Adam, son amie Semra l’avait conseillée : « Tu as beau avoir peur, le prendre pour otage de sa nationalité ne servira à rien. »
Avant de rencontrer Adam, Aisha avait toujours su distinguer le bien du mal. Maintenant, elle souhaiterait, ne serait-ce que pour un instant, pouvoir lire l’avenir, voir dans toute leur clarté les complications, la douleur et la beauté qui la tourmentent. Mais ça ne fonctionne pas ainsi. Elle se tourne et examine Adam une fois de plus : ses poils de barbe épais et noirs qui prennent une teinte presque bleue au crépuscule; ses gros yeux mélancoliques entourés de cernes profonds; ses lèvres fournies tachées de cigarette; sa peau juste assez claire pour lui permettre de rougir; son nez crochu qu’elle aime tant taquiner. Elle se souvient d’autre chose qu’Adam avait dit. Des paroles qu’elle avait presque oubliées : « Moi aussi j’ai perdu des proches sous le régime de Mengistu, Aisha. Nous avons tous les deux perdu des proches. »
Elle penche sa tête vers l’arrière et prend le temps de réfléchir de nouveau à ces mots.
Elle se laisse porter par d’autres pensées. Elle réfléchit à ses vieilles frustrations envers le gouvernement érythréen qui, il y a longtemps, lui avait refusé à elle et à plusieurs de ses camarades féminines leur juste part, la désillusion qui l’avait poussée à chercher asile au Canada. Elle pense à la société conservatrice de son enfance qui lui refuserait les libertés qu’elle avait commencé à tenir pour acquises sur sa terre d’accueil. Elle se permet d’envisager d’utiliser l’émission de radio pour dénoncer les injustices envers les femmes et pour tenir le gouvernement érythréen responsable, pas seulement pour ses méfaits du passé, mais aussi pour ceux qui vont inévitablement surgir de cette nouvelle guerre. Prendre la parole maintenant équivaudrait-il à un acte de trahison? N’y aura-t-il jamais de bon moment?
Elle tend la main et recouvre doucement le poing d’Adam autour du levier de vitesse. Elle lui offre un sourire timide, presque trop effrayée pour lui en donner un vrai.
Ils restent longtemps ainsi, immobiles, tandis que l’obscurité envahit petit à petit leur journée et que le soleil commence à se profiler de l’autre côté du monde.  

***

Plus tard, Aisha se rend compte que la nouvelle attaque de l’Éthiopie n’explique qu’en partie son désir de rentrer chez elle. Elle se souvient d’un vieux Somalien seul et taciturne qu’elle avait rencontré à l’hôpital où elle travaillait. Le propriétaire du bloc appartement où résidait cet homme l’avait trouvé sur le plancher de sa chambre, couché dans ses excréments après avoir souffert d’une attaque qui l’avait paralysé jusqu’au cou. Une infirmière avait parlé à Aisha du vieil homme, pensant qu’elle aussi était Somalienne. Aisha avait déjà entendu ce genre d’histoires. Des immigrants seuls, la plupart du temps des hommes d’un âge avancé, dont les corps en décomposition sont découverts dans des appartements à peine meublés par des propriétaires ou des voisins perturbés par l’odeur. Mais cette tragédie particulière s’était produite quelques jours après qu’elle avait eu vent de la nouvelle invasion de l’Éthiopie. Ce jour-là, pendant qu’elle observait le visage émacié du vieil homme, une peur comme elle n’en avait jamais connu avait saisi son âme. Elle avait pensé à tous les immigrants qui avaient laissé le rêve de leur vie – l’inévitabilité de leur glorieux retour à la maison – s’échapper avec leur dernier soupir, pleinement conscients de leur échec. Elle savait qu’Adam jugerait sa peur comme étant irrationnelle, mais c’était à ce moment précis qu’une conviction dure comme le roc avait commencé à se forger dans son cœur. Elle ne voulait pas mourir seule en terre étrangère. Si elle devait mourir, elle voulait mourir entourée des siens, et pour une cause qui en valait la peine. Elle voulait être enterrée dans le Semhar de son enfance, l’odeur de la brise marine dans les narines et le goût du sel sur la langue.

Little Copper Bullets

Djamila Ibrahim

The day the fighter jets came, Aisha was sitting on the floor between her mother’s legs. The backs of her own folded knees itched from the sweat built up in the creases. Her mother dug into her scalp with an afro comb to draw straight lines. Then, with assured quick movements, she grabbed strands of Aisha’s hair with her calloused hands and plaited it into tight braids. « Stay still, » she ordered now and then. « You’re not a child anymore. You are a young woman. » Her voice softened to a whisper although they were alone in the small, one-room hut they shared with Aisha’s father and her three siblings. Aisha hated being reminded she’d become a young woman, especially since her betrothal: the new responsibilities and restrictive rules, her fiancé’s large family watching her every move, their apprehensive whispers and furtive, appraising looks. It all made her feel like she’d turned into a time bomb overnight.
That’s when they heard the deafening noise and, almost instantaneously, felt the ground trembling beneath them as if the might and weight of the heavens had fallen right outside their door. Aisha saw only a moment’s confusion in her mother’s kohled eyes before her mother dragged her under the only bed in the room. They lay there for a long time. Aisha’s cheek against the ground, the taste of dust from the dirt floor in her mouth. Her mother’s body half on top of hers made it hard for her to breathe. They prayed. Aisha recited a succession of Quranic verses she’d memorized from her father’s lips, jumping from surah to surah, the continuous flow of mysterious, holy words forming a glue that prevented her heart from shattering in her chest.
That day, the village buried forty people in a mass grave. Aisha’s father, who had been herding his few goats toward their clan’s grazing land when the Soviet-made, Ethiopian MiGs bombed the village, was one of them. The next night, Aisha and four of her friends, all around thirteen or fourteen years old, left the village to join the Eritrean freedom fighters in the mountains. They travelled on foot, crossing for the first time the lowlands of their birth by the Red Sea all the way into the Sahel highlands of Eritrea. Seventeen years later, in 1994, Aisha took another journey this time to a new life in Canada.

* * *

« Hello, Aisha, » Jamil, the convenience store owner says, extending a fat hand from behind the counter to shake hers. “How are you?”
« Hi, Jamil. I’m good. Du Maurier Light, please. »
« Hey, Aisha, » says Michael, his shiny bald head sticking out between two revolving stands of greeting cards and newspapers.
« Oh, hi, Michael. I didn’t see you there, hiding behind your newspaper. »
« I should make him pay for the free knowledge he’s getting, but my heart is too big, » Jamil says with a thick South Asian accent. He picks up a plastic stool from a corner and brings it closer to the counter. The seat disappears under his wide body.
« You know I can find these at the public library a few blocks away, right? » Michael says, with a hint of a Jamaican accent. He folds the newspaper, puts it back on the shelf, and comes around to the front of the store.
« I don’t think so. Probably old ones from last year, » Jamil says, flicking his hand in dismissal.
« This shows you have never set foot in a library, old man, » Michael says.
« I went to the library all the time back home, » Jamil says. « I ask you, do you even have libraries in Jamaica? » He slides the back of one hand against the palm of the other to show the emptiness of Michael’s argument. « And who you calling old anyway? Have you seen your bald head? » Jamil adds, running his fingers through his thick grey hair. He winks at Aisha with a proud grin on his face.
Aisha doesn’t mind the old man’s shameless flirtations. She sometimes even feeds them, holding her own against the men’s squabbles and teasings. But not today. She leans against the glass counter under which colourful instant lottery tickets are displayed and listens with a quiet smile as the men argue and laugh. The rhythm and depth of their friendship is delicious to her ear. It reminds her of her early childhood, her large family, their gossip and banter, the idyllic, lively scenes forged in a time of peace.
She spent twelve years in the Eritrean resistant army where, in makeshift classrooms, moving from base to base, against a backdrop of gunfire, she learned to read and write. She learned about her country’s history, the roles old empires and powerful modern nations played in shaping her life. She learned to believe in and fight for an ideal bigger than herself. On a vast flat land of golden earth and blue mirage, and on the blisteringly cold mountaintops, she learned to use weapons. In the folds of damp caves, she practised facing fear, pain, and death; she prepared herself for capture, torture, and rape. And for the faltering of will.
That’s where she’d first met Yosef, amid the bombardments of their base in Af’abet. With the passion and decisiveness of wartime hearts, she and Yosef fell in love and married within a couple of months – he, a city bourgeois educated in the USSR; she, a girl from a small tribe of semi-nomads in the Semhar lowlands. But it was wartime, and the rebels observed the tenets of social equality full-heartedly. He was the patient comrade who’d opened her mind and eyes to the world beyond the narrow boundaries of her upbringing. The man whose husky voice she had savoured flows of ideas ancient and new; the man with whom she dreamed a nation into being. In the secrecy of her mind, Aisha had felt grateful to the invisible hand of history, and even to war, for having brought them together.
After the liberation, she and Yosef settled down in Asmara. As a reward for his service in the armed struggle, he was granted a job in government. She was not so lucky. She was one of the tens of thousands of demobilized female fighters left out of the redistributions of national resources and government jobs granted to the male rebels. But to complain or show dejection was considered unpatriotic, a testament to one’s reluctance to step up to the difficult work of building a country. Worse, to Aisha, it was akin to insulting the memory of the hundreds of thousands of men and women who’d lost their lives in the conflict, some of whom had been like family to her. So she settled for a volunteer position teaching illiterate women to write and read while she studied English in the evenings in the hope that a diploma would eventually get her a paying job.
Then one day she heard Yosef’s mother plead with her son: « That was wartime, my son. You don’t need a drunk for a wife. She doesn’t even try to be discreet about it. She drinks in plain sight, like a man. Please, put an end to this. » Aisha stood outside the small house, her hand on the doorknob for a moment, before retracing her steps out of the compound and into the neighbourhood bar she and Yosef frequented. She’d seen it happen too many times. Female fighters deemed valuable and admirable in the field were seen, in times of peace, as too hard-headed and independent to make good wives and mothers. Her own family had threatened to disown her for marrying outside of her tribe and faith, too, but she could handle them. Yosef, though, she couldn’t be sure. She didn’t wait to see him succumb to the pressures of family and tradition. She left him before he could leave her.
« Anyway, forget about this old man, » Michael says and turns to Aisha. « So, Adam said you’re going back to your country. »
Michael’s inquisitive eyes startle Aisha out of her memories. She nods and smiles, a slow stretch of her closed mouth. At time it was still hard, even for her, to believe she was going to leave the safety and peace Canada had afforded her in the last four years to go back and enlist in the Eritrean army. And as she’d expected, her boyfriend, Adam, had reacted badly to the news that she would be defending her country against Ethiopia’s second invasion.
Since they’d met last year at Habesha Restaurant on Rideau Street, Adam had been adamant that they could be together.
« So what if you’re Eritrean and I’m Ethiopian? We’re not the first couple in history to deal with a divided allegiance, » he’d said when she first told him why she couldn’t date him. She didn’t want to explain herself any further — there were no words to convey what wars do to people’s hearts, what a life sheathed in death does to the mind. Besides, she loathed civilians’ curiosity. How could they expect her to explain what it was like to pick up pieces of your friends, to try to remember the sound of their laughter or the shape of their eyes and instead only recall a mangled neck or guts spilling out? These things couldn’t be shared with anyone, not even your comrades. There was always a disconnect, even within the Eritrean community, between her experiences and people’s assumptions of war, what they expect an ex-fighter to be like and who she was.
Adam wanted to know about her time in the field, too; she could see it in his eyes. But he had a strong sense of propriety and that put her at ease. He gave her room to be her own woman, not a heroine or a spitfire. Later, as she let herself go into his embrace, as she let the smell and sound of him permeate her pores, she was aware of a wall between them, an ever-caving and brittle one, but a wall nonetheless. With time, he became the lover she desired, the companion she trusted, and the raft she hung onto when she felt as if she were drowning. But some things are hard to share and some walls are hard to overcome. So when she heard about the new war, her thoughts rushed to him. She saw the wall reinforce itself between them. The realization of imminent loss was immediate, almost instinctive. Pain paralyzed her mind and body for days. Before she told him of her decision, she mourned the end of something that was never fully theirs.
« Yes, I am going back. And I heard what you told Adam, » Aisha says to Michael.
Adam had relayed their conversation to her. « Forget Aisha, it’s her loss. Go out and meet new people, son. You might stumble on The One sooner than you think, » Michael had advised Adam. Michael has been married to a Jamaican woman for twenty years. He hardly ever says anything good about his wife but he always calls her The One. « You see, I can’t stand that woman, but I can’t be with another. I think she has some Haitian voodoo shit on me, man » he had explained once.
« Poor Adam, » Jamil says, shaking his head with exaggeration.
« You told him to find himself a white lady, didn’t you? » Aisha asks, searching Jamil’s face for a sign of surprise.
« No, no, I didn’t say that… »
When Adam had first introduced her to Jamil, he’d said, « Jamil has spent so much time imagining how things would have been different if he’d immigrated to Canada without a wife and children that he has come to believe in the possibility of a Don Juan version of himself. That dream now lives among his most cherished possessions and accomplishments. »
Michael laughs, his strong, fat-covered body shaking. « No way. White women are trouble. When they leave you, they take everything — your children, your money, everything. I told Adam to find a woman from his own country. And that’s only if he can’t convince you to stay, » he says to Aisha’s inquiring eyes. « Why do you want to go back anyway? »
Adam had neglected to tell her this part of the story. Why? Did Michael’s suggestion appeal to him? What if it confirmed Adam’s pre-existing plans? She feels her blood boil, her stomach sour. After all that talk about building a life together. After all those nights they spent at Habesha Restaurant: she, teaching him to synchronize his steps to the beats of Tigrigna songs and he, showing her how to shake her shoulders to the rhythm of Amharic music. Did he wish she were Ethiopian, then, that he didn’t have to teach her these things?
« It’s my home, » she says. « That’s why. Anyway, yes. I came to say goodbye. » She extends a stiff hand across the counter and suddenly feels claustrophobic in the dim convenience store.
Michael has put into words what she had always feared, and this provokes an irrational hatred toward him. That she was the one who’d decided to leave Adam did not ease her jealousy; it just made her anger unfocused, more volatile.
« I was just joking, Aisha. You know that, right? » Jamil says, both of his hands covering hers.
« Be good now, » Michael says, pointing at her. He steps closer, past her extended hand, and wraps her body with his. She stays stiff for a moment before giving in.
« Have a nice trip, Aisha. And good luck, » Jamil says, craning his head toward the door as she leaves the store.

***

Aisha stops at a red light across from her nineteen-storey building. She looks up at the lifeless grey assemblage of shabby concrete and metal.
« This building would be a great setting for a remake of George Orwell’s 1984, » Adam had told her once, a couple of months after they started dating.
She’d look at him with questioning eyes. Adam has always tried to kindle a passion for art and literature in her. She loves the way his eyes light up when he talks about these things, the way he meshes worlds and ideas together and transforms them into fantastic or touching stories, but she prefers tangible, real-life events to fiction. She once told him she admired Margaret Thatcher. The next day, he bought her The Collected Speeches of Margaret Thatcher. She looked at the picture on the cover for a moment: the Iron Lady’s chin between her motherly fingers, her mouth slightly open as if, after much deliberation, she were about to utter a condemning sentence. When she first learned about Thatcher, Aisha was in the field and had believed she too could pursue a career in government after the war⁠ ⁠— Aisha was often praised for her leadership skills on the battleground. But shed quickly found out after independence that political clout, and marriage and family were two almost contradictory aspirations for an Eritrean woman to entertain. When Aisha looked up from the book to thank Adam, she found in his eager smile the look that her ex-husband wore when he was excited about something Her past had superimposed itself on the man standing before her. Although Adam and Yosef looked nothing alike, the vision bothered her for days, made her wonder if people changed at all or if they always fell for the same person over and over again.

***

Adam swivels in his chair around to face the glass wall of his sixteenth-floor cubicle. He stretches his long legs on the moss-green industrial carpet and rests his clasped hands on his stomach. It’s 4:30 p.m. on a Friday and he has not met his weekly quota of processed passport applications. This would have bothered him a year ago. These days, it only aggravates his overall weariness. His thoughts dissolve into the piece of grey sky trapped between some of Ottawa’s tallest buildings. He wonders if he could still dissuade Aisha from leaving or if he’s crazy for thinking of it.
He has tried many times to imagine Aisha in the field, her life as a freedom fighter. He has tried to picture a younger version of the Aisha he knows climbing semi-arid mountains, an AK-47 slung on her shoulder, ammunition dangling around her waist and across her chest, or squatting for days in camouflaged trenches, hiding from fighter jets as they hunted for targets like hooded vultures above a rocky terrain. He’d composed this collage of images from documentaries he’d watched and an old black-and-white picture of her she’d shown him once of a dark-skinned young woman in khaki fatigues under a frankincense tree, rifle by her side, offering the photographer a wide smile of slightly protruding teeth and squinting eyes framed by a wild afro. But he can’t extrapolate. Especially when he thinks of the hundreds of thousands of Ethiopian soldiers who died in that thirty-year-long war. Sometimes an irrational fear consumes him. What if he finds out someone he grew up with had died from her bullets? What if she’d been an interrogator? All kinds of war crimes are exposed on the news all the time. These thoughts cause sweat to build up in his armpits and on his palms, and wipe his mind blank. He always veers back to reason though. Our countries were at ear, he tells himself. She did what she had to do.
Last week, when Aisha told him of her decision to return to Eritrea, he thought it would pass. After all, Aisha was always on the brink of going back. Every time things got tough, she’d argue she preferred the hardship of her homeland to the daily little humiliations she suffered in Canada.
« Four years in this country, Adam. Four years, I’ve been trying, » she’d say, four fingers unfolding from under dry knuckles for emphasis. « I’ve cleaned bloody filth off hospital sheets, washed floors, windows, » she’d list. « Taken orders from racist fools. And nothing in my hands. Nothing. »
Adam would try to appease her with the tale of his own difficult debut as a new immigrant from Ethiopia eighteen years ago, but she’d dismiss him with a groan.
This time, she had a different reason.
« Ethiopia has invaded Eritrea again, » she said without looking at him, her voice cold and taut, as though she’d always known this turn of events was inevitable.
« Well, that’s a matter of perspective, » he wanted to say, but he knew this would have led to the same ardent and usually fruitless arguments border disputes elicit the world over.
When he was a kid, he used to think there was a secret meaning to the fact that the old Ethiopian map resembled Africa’s map but upside down. A secret he hoped to one day elucidate. And even now, whenever he looks at Ethiopia’s new map, drawn after Eritrea’s separation, it always jars him a little that he doesn’t instantly recognize it, that it no longer reflects his childhood’s fantasy. His eyes followed Aisha as her hips, shaped like elongated parentheses, strode past him from her small kitchen to her equally small living room. Like all the times he’d gone without smoking for days only to be lulled back into the habit by the slightest whiff of cigarette smoke in the air, the waft of her perfume, a mysterious blend of sandalwood and citrus, invaded his mind with desire. He wished he could erase both their histories.
She placed bowls of the sega wet he’d brought and the lentil sauce she’d made beside the tray of injera on the coffee table and sat across from him, a bottle of Heineken in her hands, her face in the shadow of a big lush tropical plant she’d found limp and dry in her building’s garbage collection room.
« I’m going back, » she said.
« What? Why? »
« I’m going to fight, what else? » she said, her voice ringing with the clarity of a revolutionary mind, her plum-coloured thick lips quivering a little.
He held her stare for a moment. Aisha’s short afro looked thinner and tamer than in her picture from the field. A few greys coiled around her ears.
Usually, on Saturday nights, they’d meet up for dinner and drinks at Habesha Restaurant which, on weekends after 11 p.m., turned into a nightclub of sorts. The owner would dim the lights and remove some of the tables in the centre of the room to make space for a dance floor. Aisha and Adam would sometimes catch some of the Eritrean patrons staring at them as they danced or hear them make sideways remarks in Tigrigna that Aisha would translate for him.
Some days, if Aisha had had a few drinks, she’d lash out: « You were sitting on your asses fattening your guts and wallets here while I was on the field fighting for your rights. How dare you judge me? »
Adam’s conservative upper-middle-class upbringing didn’t prepare him for vociferous public altercations. His was a childhood steeped in intellectual pursuit, and the vague concepts of honour and manhood he’d been taught always gave precedence to reason. But in those instances where alcohol got the best of him, these teachings would quickly make room for something else. When Aisha started fights, he’d feel invigorated, given a chance to prove his valour as a man. He would stand a little to the side, or stay still in his chair without looking directly at anybody, but displaying just enough physical presence to show his readiness to defend her if needed.
« Aye, yene jegna, » he’d say to her later as they stumbled their way home, touched by the ardour of her feelings for him and proud to be in a relationship with such a bold, unflinching woman. Even thought he’d never admit it to anybody, Aisha’s indomitable spirit excited him. It aroused in him a desire to make her fierceness his. Sometimes, he even envied her history.
Adam wondered whether Aisha’s decision to go back and fight stemmed from an unarticulated wish to reunite with her ex-husband, and to reignite what they’d had in the field.
« Don’t you think you’re a little too old to be toting machine guns and living in caves and trenches again? » he said. The bluntness of his words surprised him, but he hated the thought that Aisha and Yosef fitted into each other’s lives in a way she and he never could.
« I can still help my country. Here, I’m nothing, » Aisha said. A hint of sorrow seeped through her voice.
« That’s not true. Here you don’t risk your life. You have people who care about you… » Elbows on his knees, his lanky body bent forward, he scratched the label off the Heineken bottle, hoping to find a revelation beneath it. He was never one to express his feelings or speak his mind freely. This frustrated him. « You already gave twelve years of your life to your country. What did it give you in exchange, huh? » he continued. He washed down the nebulous mix of anger and despair with beer.
When he looked across the coffee table again, Aisha’s hazel eyes burnt a hole in the space where his anger was. This always caught him by surprise, the way her eyes could turn into little copper bullets without a moment’s notice.
« I’m sorry, Aisha, I didn’t mean to say… It’s just that… » He gulped down his drink.
They talked about African politics, of course: a coup here, a tribal war there, the questionable involvement of this or that Western government, the kinship of a bloody history and an antidote to the austere alienness of the world outside their doorsteps. But they made sure to stay clear of the politics involving their two countries. Whenever something happened in one or the other nation, they would support each other’s frustration with, « Well, that’s Africa for you. » And if it was good news, they’d say. « Let’s wait and see. I’m sure someone will manage to fuck that up. » But the new reality couldn’t be brushed off as easily. Adam realized then how much simpler it had been to deal with the idea of their countries’ war in past tense. « The past is the past, » he’d imagined himself saying to her as soon as he’d mustered the courage to ask her to move in with him. Now, even if she wasn’t going back… He felt as if he were standing in the middle of the rickety wooden bridge, watching the ropes unravel from both sides.
« I’m tired of cleaning washrooms all day long. Eating, sleeping, a never-ending succession of empty days, » she said.
He looked at her in silence.
« I’m a fighter, a soldier, Adam. War, privation, that was hard, but if I stay here I’ll go crazy, » she said and sighed.
He knew her last words held some truth he’d avoided. He had seen the anger she hid behind a veil of cigarette smoke, the rootlessness in her eyes masked by a frozen stare, the ugly head of depression quickly drowned in hard liquor and petty fights. Having spent most of her life fighting a blood-and-flesh enemy, Aisha was at loss when confronted with the daily wars of a mundane life.
« There is so much you can do for your people right here, Aisha. Here is an idea: If real engagement is what you’re seeking, why don’t you volunteer at the Catholic Immigration Centre? » he said, holding her gaze. « The government provides refugees with financial and logistical assistance, but the psychological impact of violence these people bring with them ⁠— who is better placed to provide that kind of support than you? »
She looked at him blankly, as though she had already gone.

***

He walks to the glass wall across from his cubicle and stretches his arms, bending his body sideways to free the knots of sedentary life stuck in his lower back. With his hands in his pockets, he watches rush hour traffic below. People in dark suits scurry in and out of the slice of Bank Street visible from his vantage point. He remembers how excited he was when he first got hired at the passport office. After five years working as a janitor cleaning movie theatres and community centres and five more as a parking lot attendant, he’d finally graduated from university and secured his first permanent job. « A federal government position. You are moving up in the world, my friend, » people had said, patting his shoulder. Sure, running around the office locating misplaced files and archiving others was not what his English literature degree had promised, but everybody seemed to agree it was just a matter of time before he’d climb up the ladder.
« You are set for life, brother, » his old cleaning buddies had said. « Job security, pension, paid vacations… » They counted until they ran out of fingers, pride on their breaths, envy in their eyes.
Now, eight years and three promotions later, he spends his days stooped over a never-ending pile of army-green files, processing passport application forms: examining birth certificates, matching photos of IDs, evaluating eligibility, carrying out reference checks, and answering queries from applicants.
« Veal-fattening pen, » he mumbles to his reflection, repeating Douglas Coupland’s words. « Mine comes with a view. I must be moving up in life indeed. »
He watches his body suspended mid-air in the glass wall, melting in the reflection of office furniture and the world outside. He enjoys this fragmented washed-out image of himself. It gives him access to another plan of existence, an alternate reality where he can draw his life’s path with intention and structure — something he finds impossible to fathom in front of a mirror’s glaring constraints. He imagines himself convincing Aisha to stay or at least to postpone her trip. The UN has started mediations already; maybe this new war will end quickly. He has enough for a down payment on a house. They could start a family.
« Head in the clouds again, eh? » Mark says, peeking over the light green cubicle divider between his and Adam’s workstations. His pink button-down shirt accentuates his face’s usual ruddiness, turning his chubby, smooth cheeks a grapefruit red.
« Um. Just rearranging the furniture in my imaginary palace. Did you say something? » Adam says, returning to his desk.
« Pat and I are going for drinks. Do you wanna come? »
Pat waves from two rows away. His thick, slick brown hair glistens under the light above his head, and taut muscles protrude from under his short-sleeved white dress shirt.
« Everything about Pat says boisterous and vain, » Adam had said to Mark the first and only time Adam agreed to go to a nightclub with these two co-workers. Pat had volunteered to teach the two men how to pick up women. In the end, Adam and Mark had spent the night with their backs against the bar’s sticky counter, guzzling down one beer after another, the contrast between their physiques accentuating the banality of their looks while Pat prowled around the crowded room making out with one woman here, dancing to deafening beats with another there. « A cock in a hen pen, » Mark had said, his face red from alcohol and jealousy.
Adam turns to examine the papers scattered on his desk and the stack of passport application files for a second.
« No. Not tonight, guys. I have things to do, » he says and picks up his book and lunch box with quick, decisive gestures.
« Let me guess, Aisha again, right? » Pat says. « You’re so whipped, man, » he adds, his lips stretching over perfectly aligned, white teeth.
« Whatever you say, big guy. Anyway, have fun and don’t do anything I wouldn’t » Adam says as he heads toward the exit.
Before he met Aisha, he rarely turned down Friday nights at the pub. After work, he and a few of his co-workers would head to the Royal Oak or d’Arcy McGee for a chance to blow off some steam, huddled around burgers, fries, and a continuous flow of beer. For a chance to meet women too. Some days, the memory of the fetid concoction of cigarette butts, fried foods, and stale beer would even trigger a subtle urge in him, something resembling hope and the fulfillment of desires, as though a cure to his most unspoken ache would finally materialize from one of these pubs’ dark crevices. But these nights — he always realized this the next day — all ended the same way. He’d spend more money than he should, stagger home, wake up with a bad headache and foul breath, and, more often than not, alone.
A cool early-fall breeze greets him as he steps out the office building’s revolving glass door. He wraps his black-and-grey-checkered wool scarf around his neck and walks toward the outdoor parking lot on Gilmour Street to his car. The business district has mostly emptied itself of the thousands of civil servants who roam the concrete, glass, and chrome landscape by day. Here and there, some tourists search for signs of open restaurants or hurry up and down Sparks Street in their thin jackets for a last-minute purchase of Canadian souvenirs. Adam loves fall: the sunburnt leaves reflecting the afternoon light, infusing the city with a tender shade of gold or flying about like confetti, defying life’s precariousness. But today it’s the naked trees that attract his attention, their branches like old arthritic fingers spouting from calloused palms, prayerful. They echo his own desperate desire to delay the inevitable.
When he first came to Canada, he had felt as if everyone was looking at him. Back then, he used to walk with a heightened sense of having taken up space that was not his to take. He was apologetic and eager, too eager, to please. Then, when he realized he could never hide the sin of intrusion his blackness betrayed, he decided to find other ways to blend in. He sat at bus stops every day after work or in parks and coffee shops and observed white people’s behaviour, taking notes of their mannerisms and imitating them in front of his washroom mirror at night. After a couple of years of struggling to conquer the English language, and because he’d always loved to read, he enrolled at Carleton University to study English literature. Two birds with one stone, he’d told himself, quoting from a thin book he found in a second-hand bookstore titled 1000 English Animal Idioms and Their Meanings. He would try to figure out the logic behind expressions like « drunk as a skunk » and « busy as a beaver, » then consult encyclopedias at the public library to find pictures of these strange animals. Almost two decades later, the language of his adopted country still sometimes feels like a rough, alien skin trapping his essence. But what scares him most is the more he feels he’s conquered the English language and the more he fits the mould of the successful, well-integrated immigrant, the more removed he becomes from the tangible experiences of his past, his memories unable to coexist with his present. With each step he took toward assimilation, with each hurdle he overcame to be just like everyone else, he’d slowly shed layers of himself, losing ground on something he can’t put a finger on, becoming invisible to himself.
The smell of fried food from a nearby restaurant makes his stomach growl. He dreads seeing Aisha tonight. As her departure date approaches, his excitement about spending time with her has been riddled with intensifying anxiety. He almost wishes her gone so he could be relieved of the stress. He thinks of going to Habesha Restaurant for some kitfo or tibs instead, then quickly changes his mind. He shudders at the idea of spending his evening with lonely Ethiopian men who only come to life in dreams of long-dead revolutions, their language calcified in violence and sorrow. Besides, going there will make him miss Aisha, her loud laughter, the way she dances with her eyes closed, the way she loves and hates with passion.
He has been having the same nightmare every night for the last two weeks. He is at the Meskel Square in Addis Ababa. At the centre of the square, Colonel Mengistu Haile Mariam stands onstage behind a cluster of microphones in front of a crowd of young people, cheering and clapping. The old Ethiopian dictator picks up a bottle full of a red substance — Adam knows it’s blood — from a nearby table, holds it above his head for the citizens to see, then bends down and smashes it against the stage. He does this again and again, an invisible hand providing him with new bottles. The entranced spectators cheer him on, getting louder with each broken bottle. Feeding on the public’s frenzy, the blood swells before it crashes on the enchanted congregation, drowning them. Adam sees his old girlfriend, Mebrat, floating in a bubble of clear water by his feet, untainted by the pool of blood around them. He veers to the side to avoid stepping on her corpse, struggling to keep his balance. Sensing his panic, Mebrat opens her dead eyes. Adam wakes up gasping for air and drenched in sweat, then spends hours trying to clear his mind of the painful images of Mengistu’s seventeen-year-long campaign of terror that took the life of his old girlfriend and so many of his childhood friends.
Last night, an idea struck him. He felt a semblance of understanding of what the dream might mean. An odd, jumbled up sensation of déjà vu overtook him. He gave up on trying to go back to sleep and instead reached for the small tin he’d kept on the topmost shelf of his closet for years. As he went through pictures of his family, his childhood friends, and of Mebrat and him, he unearthed an old guilt. Mebrat became involved in the underground resistance against Mengistu’s government to be closer to him, to impress him — she was only seventeen. Six months later, he had left her to her own devices when she refused to leave the organization and the country with him. He’d given up on her too easily. And now he might be giving up on Aisha the same way. But this new realization didn’t help him find a way to keep Aisha from leaving. It just made the pain of losing her strong and any hope of winning her over evaporate.
He unlocks his car door and drops his lunch box and book on the passenger seat. He stretches his arms behind his back and yawns before he puts his key into the ignition. He’s tired of trying to convince Aisha to stay, but the alternative is a dark, empty space he can’t allow himself to imagine yet. As he joins the traffic on Slate Street heading toward Aisha’s apartment, he knows he will try again and again until she leaves.

***

Aisha curves her body around the door and leans into the apartment for a last glance at what has been her home for three years. She can sense Adam watching her, his back against the hallway wall.
« Alright, I’m ready to go, » she says, locking the door. She adjusts her overstuffed purse on her shoulder and, with long, determined steps, heads toward the visitor parking lot where Adam has parked his Honda Accord. Adam has already stored her two suitcases in the car.
« Let’s have one last smoke before we head to the airport, » he says as they step out of the apartment building. « It’ll give you time to say goodbye to the neighbourhood. »
Aisha turns her head toward him and quickly takes in his slim frame. Their eyes meet but there is nothing to say.
It is a little past six in the evening. The sky is a soothing blue except for the splash of turmeric across the sun. The aroma of charred meat from a nearby barbecue competes with the acrid smell of their burning cigarettes. They lean against the back of Adam’s car and watch the eastern white pines at the end of the parking lot wave their branches left and right to the rhythm of the wind, like lovers swaying to an old, slow tune.
« Here, before I forget, » Aisha says and hands him her apartment keys to deliver to the rental office on Monday.
« When it’s nice out like this, it’s easy to forget how cold it gets in the winter, » Adam says.
They hear the intermittent dribbling of a basketball from the court on the west side of the building.
« You know what? I’ll miss watching the snowfall from my window, » Aisha says, remembering the times she sat watching the white flakes drift down in a constant and tender flow, smoothing out the knots of anxiety in her chest. « Like thick balls of gutted pillow silently blurring the boundary between earth and sky, » Adam had said once.
« Sure, it’s easier to miss snow when you know you won’t have to deal with the bitter cold anymore, » Adam says, smiling.
« Yes. That’s how I want to remember it. I’ll think of black ice and frostbite when thirst and sunburn blister my mind with pain. That and when I realize I can’t run the way I used to. »
« Not with all the smoking you’ve been doing, » Adam teases again, nudging her elbow with his.
She looks into his eyes for a moment, as if he’d revealed a secret she didn’t know he knew, then looks away.

« Did I ever tell you about my first snow experience? » she says, turning her whole body to face him again. « As you know, it was within days of moving to Ottawa that I landed my first cleaning job in that government building on Laurier Street. » She points north. « The first day, I mopped vinyl floors and vacuumed carpets in the windowless basement. When I left the building, at the end of my shift at eight, the whole city was covered in white. » The cigarette tucked between her fingers draws waves in the air. « It wasn’t snowing anymore, so it was impossible to tell whether the white powder covering the ground, cars, and trees had descended from the sky or exploded out of the earth’s entrails. All the landmarks I had painstakingly memorized to get home were erased. Only a white world under a black silent sky. » She stops for a moment. « The terror I felt that night will stay with me forever, » she says, chuckling. Grey puffs of smoke escape her lips.
« Are you going to stay in Asmara for long? » Adam asks.
She knows Adam wants to know about her ex-husband but won’t ask.
« I don’t know, » she says. « I will report to the Ministry of Defence as soon as I can. Hopefully, I won’t have to spend too much time in the city. » She shudders as the thought of running into Yosef, of maybe finding out he has remarried and had children. But a part of her wants these things to be true so that she can keep Yosef in her past. She doesn’t want to betray Adam. She worries about her brothers’ reaction to her unannounced return. (Her mother had passed away while she was in the field.) Aisha didn’t tell her siblings she was going back for fear they might try to dissuade her. They had grown too dependent on her financial assistance to understand what it took to earn the money she sent them every month. Now she wonders if she’s made a mistake.
« What will you miss about Ottawa? »
She thinks for a moment.
« The radio program, » she says. « I’ll miss the radio station. I feel bad for having left Daniel stranded without a replacement. »
« I’m sure he’ll find someone else. »
Daniel had said her voice was made for radio. « It’s not a paid position, of course. It’s only a one-hour slot on a multicultural program funded by the university, but your contribution would be very important to the community and to the Eritrean youth growing up here. » His eyes were fixed on her like a puppy’s. « Children born or raised in Canada don’t have a clue about the Struggle, about the sacrifices people like yourself have made to free our country, so in a way you’d be our resident historian, » he’d said. Aisha wondered what kind of a woman she would have been if she’d grow up in Canada. Would she have cared about what happened in Eritrea?
She thought about the East African youth who came to party at Habesha Restaurant after the other clubs closed, moving seamlessly between the larger Canadian world and the restaurant’s more traditional setting and interacting with each other free of the politics of older Habesha patrons. They did these things as if exercising their birthright, casually, the way people who’d never had to ponder the meaning or price of rights would. « These kids just don’t know how good they have it, » Adam would say. « If I was a teenager growing up in Canada, » she’d reply, laughing. « I’d probably break all the laws and rack up speeding tickets just for the thrill of it. » Outside the glass walls of the DJ booth, students rushed from one building to another, along cement pathways criss-crossing the immaculate green lawns. Two young women were reading under a willow tree, thin leaves raining down on their shiny long hair and their books. Aisha loved the scenery. It made her feel cheerful. She thought of how energizing it would be to spend a couple of hours a week around so many learned people. Maybe it’s not too late. Maybe this is my chance to do something different. I could go back to school, get a better job, she reasoned before she accepted the offer to host the program.
« May 24, 1991: the day our valiant men and women marched into Asmara — what had been the last bastion of the Ethiopian invaders, » she’d announced the first day, trying to keep from accidentally pushing the buttons on the broadcasting console in front of her. « It was the best day of my life. Days-old sweat stains on my clothes, my face caked with dust and dirt that made it feel rough like bread crust, but none of that mattered. Nothing else in the world mattered. I was among thousands of my comrades. We entered Asmara in broad daylight, triumphant and proud. No more clandestine missions or furtive glances in the dark to avoid running into Ethiopian soldiers. All around us on Liberation Avenue, an ecstatic and incredulous population gathered to greet us with songs, ululation, and dancing. Old women waved palm leaves, little kids ran alongside our trucks, Jeeps, and tanks. Even the dust seemed to join in on the celebration. That’s when it really hit me that the dream had materialized. We had become a free nation. » Her voice was energized by the recollection of that day’s events.
The callers were supportive at first. Then one day, a young woman called in. « Instead of bending our ears with glossy dreams, why are you not talking about the people rotting in prisons across Eritrea right now? » she said in broken Tigrigna.
Aisha felt slighted. How dare she, was what first came to her mind, but she held her tongue. She tried to reason with her young listener: « I was as brash an idealist as you once, but know this: it takes time to build a nation. It took many atrocious wars waged over many centuries for the West to get to where it is now. We’re not perfect, I admit, learning from our mistakes. We will find a way. »
« The dream has been defiled, » and older caller said.
« We can’t shut our eyes and ears anymore. We can’t let the wound fester. It will kill us. » Aisha found it reprehensible that her fellow Eritreans expressed their opposition to their leaders in such a public way, but she couldn’t admonish them on air. She started to dread these calls. She wished she had a way of filtering them out.
« Instead of placating your listeners with platitudes you don’t believe in yourself, you could use your platform for good, » another caller said. « Why don’t you join forces with those of us working to fix things? What are you afraid of? »
This last question struck a chord. Was she afraid of something? Then one day, on her ride home from the radio station, she found herself reimagining the program’s function. She started mentally composing her next piece — something about the need to revisit the tenets of the rebellion that birthed their nation and the real risk of perpetuating the crimes of the oppressor. She was still aware of a transgression taking place, but the possibility of being part of something meaningful again had created an exhilarating sense of purpose in her. But soon after that, the Ethiopian invasion was announced, and she and most of her listeners closed rank around the Eritrean government, rallying back against the common enemy.
« Maybe you can work in communications, then, in that war of yours, » Adam says. « If you must go, I’d rather you stay as far from the front lines as possible. »
« Yes, maybe. »
They smoke in silence for a while.
« Well, we better get going if we want to make it to the airport on time, » Adam says.
Aisha nods without looking at him, aware of the tension of goodbyes building up between them.
Adam turns the CD player on. Mulatu Astatke’s smooth « Tizita » fills the car like a soft, fragrant perfume. He then switches the dial to the radio.
« Why? » Aisha asks, looking at him with a frown.
« Too sad. »
The slow lament of the saxophone in « Tizita » has become Aisha’s earworm. A piece that, without words, articulates all the ways she loves Adam: the way he finds her when she loses herself in the turbid waters of blind restlessness, the way he holds her gaze with lustful eyes as he eagerly peels her clothes off, the way he sometimes makes her want to bask in the dreams afforded normal couples. She looks out the window. The sun has spread its red hue on the horizon like a wildfire about to consume the black trees in its path. The apartment buildings loom over the silhouettes of teenagers on the basketball court.
She smiles. Before she met Adam, sunsets were only the end of a long day. The subtleties of colour in a sunny sky didn’t mean anything but favourable weather to her. She imagines how he would describe the horizon she’s looking at: « Like an abstract painting of energetic brushstrokes of black ink on a crimson background. There is a fiery energy in the way the landscape is resisting its descent into darkness. »
Adam suddenly stops the car a few metres from the turn onto Main Street and pushes the hazard lights on.
« Don’t leave, Aisha. It’s not too late to change your mind, » he says, his voice firm.
She looks into his eyes for a second and turns her head away, aware of the doubt filling her own eyes.
« I’m not my country, Aisha. And you’re not yours, » he continues.
When she first started dating Adam, her friend Semra had told her, « I know you’re scared, but holding his background like a noose around his neck is not the way. »
Before she met Adam, Aisha could always tell right from wrong. Now she wishes that, if only for a moment, she could glimpse the future, see all the complications, hurt, and beauty that are overwhelming her senses detangled and clearly laid out. But it doesn’t work like that. She turns and examines Adam again: his thick facial hair so black, almost blue in the twilight; his big melancholic eyes surrounded by deep creases; his smoke-stained full lips; his skin just light enough to give in to blushing; his hooked nose she enjoyed teasing him about. She remembers something else Adam said. Something she’d almost forgotten she’d heard: « I’ve lost people to Mengistu’s regime too, Aisha. We’ve both lost people. »
She leans her head back and takes in these words again.
She then lets herself open up to other thoughts. She thinks about her old frustration with the Eritrean government that, many years ago, had denied her and many of her female comrades their dues — the disillusionment that had pushed her to seek asylum in Canada. She thinks about the conservative society of her upbringing that might threaten the freedoms she’s come to take for granted in her new home. She allows herself to reconsider using the radio program to speak up about women’s and girls’ rights and to hold the Eritrean government accountable, not only for its past shortcomings, but also for those that will inevitably arise from this new war. Would speaking up now amount to treachery? Will there ever be a right time?
She extends her hand and gently covers Adam’s fist around the gear shift knob. She offers him a light smile, almost too afraid to give in to a real one.
They sit still for a long time while darkness finishes swallowing their day and the sun begins to loom on the other side of the world.

***

Later, Aisha realizes that Ethiopia’s new attack on Eritrea’s sovereignty was only part of what made her want to return home. She remembers a lonely and taciturn old Somali man she met at the hospital where she worked. The old man’s landlord had found him on the floor of his apartment, lying in his own excrement, after he’d suffered a severe stroke that left him paralyzed from the neck down. A nurse had told Aisha about the old man, thinking she might be Somali too. Aisha had heard of these kinds of things before. Lonely immigrants, usually older and male, whose decomposing bodies are often discovered in sparsely furnished apartments by landlords or neighbours disturbed by the smell. But this particular tragedy happened a few days after the news of Ethiopia’s invasion of Eritrea had reached her. That day, as she stared at the old man’s bony face, a fear she’d never known gripped her soul. She pictured all those immigrants who’d let the decades-old dream at the centre of all their dreams — the inevitability of their glorious return home — slip way with their last breath acutely aware of their failure. She knew Adam would deem her fear irrational, but that’s when a conviction as hard as a rock started to form in her heart. She didn’t want to die alone on foreign soil. If she had to die, she wanted to die among her own people and for a cause worth dying for. She wanted to be buried in the Semhar of her birth, the smell of warm sea breeze in her nostrils and the taste of salt on her tongue.

« Little Copper Bullets » from Things Are Good Now, copyright © 2018 by Djamila Ibrahim. Reproduced with permission from House of Anansi Press, Toronto.

Charles Rousseau est né à Laval. Il a étudié la traduction et les sciences cognitives à l’Université de Montréal, en profitant par le fait même pour séjourner à Buenos Aires, en Argentine. Cette publication est la première à son actif.

Djamila Ibrahim was born in Addis Ababa, Ethiopia, and moved to Canada in 1990. Her stories have been shortlisted for the University of Toronto’s Penguin Random House Canada Student Award for Fiction and Briarpatch Magazine’s creative writing contest. She was formerly a senior advisor for Citizenship and Immigration Canada. She lives in Toronto.