#91-92
Translation

 

Patrick Lane : Pour Gwendolyn MacEwen1

Jean-Marcel Morlat

 

Aujourd’hui, j’ai enseigné « Sombres pins sous l’eau » et maintenant il est presque trop tard pour se demander ce que tout cela veut dire. Autrefois, je croyais comprendre, mais tout est imparfait, nous principalement. N’est-ce pas ce que tu nous as appris? Lecture silencieuse, c’est comme cela que se nomme cet enseignement, les étudiants descendant leur main jusqu’au poignet dans ton lac sombre et imaginaire, l’engourdissement qui survient si rapidement en février, la glace brisée et le corps apprenant ce que le froid peut faire à l’esprit. Pour eux, ce n’étaient que des mots, pour moi aussi, sans le solitaire. Te rappelles-tu la fois où nous étions assis dans ton appartement à boire du scotch et à parler des poètes et de leurs poèmes? Tu n’arrêtais pas de balayer de la main une mèche de cheveux qui te retombait sur les yeux. J’adorais ton rire. Moi? Une fois encore, n’ayant nulle part où aller, j’ai pioncé sur ton plancher. C’était Toronto, en ce temps-là. J’aimais ça que tu me laisses dormir seul. Je payais mes plumards à l’époque, celui-là tu me l’as offert gratuitement. Plus tard, nous avons parlé de Lawrence et de son Les sept piliers de la sagesse, de ses années dans le désert. De ton « Manzini ». Je n’arrêtais pas d’y revenir. Comme tous les bons poèmes, il n’offre nulle évasion au-delà de l’écoute, au-delà du cercle que tes mots dessinent toujours autour de moi. Cet ordinateur n’arrête pas de me dire que je me trompe. Il dessine des lignes de couleur sous les fragments, me dit qu’il n’y a pas de u à couleur2, pas de structure à mes lignes. Il dit qu’il n’y a pas de Manzini. Peut-être qu’il n’y en a pas sauf dans les poèmes, les cirques et les attractions, l’homme tatoué, la femme à barbe, le nain, l’albinos, les monstres que j’aimais quand j’étais môme. Toi aussi, tu les aimais. Comme tu as ri quand je t’ai conté l’histoire de la dame au goitre. Je l’avais suivie lorsque j’étais petit, et elle s’était arrêtée et m’avait soulevé pour me laisser toucher la grosseur suspendue à sa gorge, ce sac pendant de chair. J’avais sept ans et je pensais que la beauté était la souffrance que l’on infligeait aux petits garçons. Je pense que tu voulais que Lawrence soit simplement un homme. Comme la manière de penser d’une femme est étrange. Lorsque j’étais dans ma dernière pièce à essayer d’avaler une gorgée de sang j’ai pensé à toi, à la bouteille de vodka presque vide, au matin qui s’en venait, le sommeil étant la seule chose que je puisse imaginer, quelle que soit la profondeur à laquelle on descend. Plus je me rapproche de tes poèmes, plus je me sens mal. Mes étudiants essaient, mais personne ne peut leur dire qu’ils doivent descendre plus profondément que leur poignet dans les eaux du sombre lac. Je me souviens de si peu maintenant. Gwen. Écoutez, il y avait ce garçon…

1 Patrick Lane, The Collected Poems of Patrick Lane, 2011, Harbour Publishing, pp. 459-460. Copyright © to the Estate of Patrick Lane. Il est publié ici avec l’aimable autorisation de Lorna Crozier, exécutrice testamentaire de Patrick Lane.

2 En anglais américain, on écrit color sans u, alors que l’anglais canadien conserve la graphie anglaise (colour). Le traitement de texte est très certainement réglé sur une orthographe américaine.

 


 

For Gwendolyn MacEwen

I was teaching “Dark Pines under Water” today and now it’s almost too late to wonder what anything means. I used to think I understood, but everything’s imperfect, mostly us. Isn’t that what you taught us? A close reading is what this teaching’s called, students lowering their hand up to their wrists in your dark imagined lake, the numbness that comes so quickly in February, the ice broken and the body learning what cold can do to the mind. To them they were only words, to me too, without the lonely. Remember the time we sat in your apartment drinking scotch and talking about the poets and their poems? You kept brushing a lock of hair away from your eyes. I loved your laughter. Me? I had nowhere to go again, slept on your floor. It was Toronto, back in the day. I loved that you let me sleep alone. I paid for my beds back then, that one you gave me free. Later, we talked about Lawrence and his Seven Pillars of Wisdom, his years in the desert. Your ‘Manzini.’ I kept going back to him. Like all good poems he offers no escape beyond the listening, beyond the circle your words draw around me still. This computer keeps telling me I’m doing things wrong. It draws coloured lines under the fragments, tells me there’s no u in colour, no structure to my lines. It says there’s no Manzini. Perhaps there isn’t except in poems, circuses and sideshows, the tattooed man, the bearded lady, the dwarf, the albino, the freaks I loved when I was a boy. You loved them too. How you laughed when I told you the story of the lady with the goitre. I followed her when I was a child and she stopped and let me up to touch the growth that hung from the growth that hung from her throat, that pendulant bag of flesh. I was seven years old and thought beauty was the suffering you gave to little boys. I think you wanted Lawrence to be simply a man. How strange a woman’s thinking is. When I was in my last room trying to swallow a mouthful of blood I thought of you, the bottle of Vodka almost gone, morning coming on, sleep the only thing I could imagine, the kind of sleep only the dead drunk know, the dreaming so terrible there is nothing to remember no matter how far down you reach. The closer I get to your poems the worse I feel. My students try, but there’s no telling them they have to go deeper than their wrists in dark water. I remember so little now. Gwen. Listen, there was this boy…

 


 

Sombres pins sous l’eau3

Cette terre tel un miroir te force à te replier sur toi
Et tu te fais forêt dans un lac furtif;
Les sombres pins de ton esprit se baissent,
Tu rêves dans la verdeur de ton époque,
Ta mémoire est une rangée de pins affaissés.

Explorateur, tu te dis, ce n’est pas pour ça que tu es venu
Quoique ce soit bien ici, et vert;
Tu avais l’intention de te déplacer avec une sorte de grandeur,
Tu avais prévu une lourde grâce, un songe tourmenté.

Mais les sombres pins de ton esprit plongent plus profondément
Et tu t’enfonces, tu t’enfonces, dormeur
Dans un monde élémentaire;

Il y a quelque chose là-bas et tu veux que ce soit raconté.

 

3 Gwendolyn MacEwen (2007). The Selected Gwendolyn MacEwen. Edited by Meaghan Strimas. Introduction by Rosemary Sullivan. Holstein, Ontario, Exile Editions, p. 97. Le poème « Sombres pins sous l’eau » (“Dark Pines underWater”) est tiré du livre The Shadow-Maker de Gwendolyn MacEwen, publié par Macmillan, Toronto, 1972. Copyright © to the Estate of Gwendolyn MacEwen. Il est publié ici avec l’aimable autorisation de David MacKinnon, exécuteur testamentaire de Gwendolyn MacEwen.

 


 

Dark Pines under Water

This land like a mirror turns you inward
And you become a forest in a furtive lake;
The dark pines of your mind reach downward,
You dream in the green of your time,
Your memory is a row of sinking pines.

Explorer, you tell yourself, this is not what you came for
Although it is good here, and green;
You had meant to move with a kind of largeness,
You had planned a heavy grace, an anguished dream.

But the dark pines of your mind dip deeper
And you are sinking, sinking, sleeper
In an elementary world;

There is something down there and you want it told.

 


 

Postface

Traduire un poème répond à la seule injonction du désir, du plaisir, de la liberté d’être soi dégagé du carcan circulaire du moi replié sur soi-même.
(Verhesen, 2003, p. 19).

By giving it form, making it new, forcing us out of the lexicalized verities that have gone stale on us, poetry makes us feel our way to new truths, or to a gut knowledge of old ones.
(Folkart, 1999, p. 42)

 

C’est en 2017, par amour des nouvelles et de la traduction, et un peu par hasard tout de même, que je suis tombé sur la nouvelle de Patrick Lane, « Natural History4 », dans Best Canadian Short Stories (2004). C’est aussi la fascination que je ressens pour le Moyen-Orient, où j’ai vécu de nombreuses années (Turquie, Émirats arabes unis) et beaucoup voyagé (Syrie, Jordanie, Liban et Oman), et l’intérêt que j’ai toujours éprouvé pour T. E. Lawrence et son livre, Les sept piliers de la sagesse5, qui m’ont poussé à entreprendre la traduction de cette nouvelle. Lorsqu’il lui fut présenté, Patrick Lane accueillit mon projet avec une grande chaleur et me donna son autorisation, me permettant ainsi de repartir, par textes interposés, en voyage vers l’une de mes contrées de prédilection, de franchir des déserts tout en me taillant un passage vers la Colombie-Britannique. « This is one of my favourite pieces of writing. I am very happy you are translating it », m’avait-il écrit le 24 septembre 2017. J’allais maintenant voyager en chambre, depuis le Canada, dans les replis du texte qui me propulsait vers des lieux connus et aimés. Histoire naturelle a paru dans le  no 154 (hiver 2019) de la revue québécoise Les Écrits (de l’Académie des lettres du Québec). Patrick Lane, après une longue maladie, s’était éteint le 7 mars 2019, sans avoir pu tenir la revue dans ses mains.

Je m’étais déjà délecté du recueil de nouvelles How Do You Spell Beautiful?: And Other Stories (Fifth House, 1992), projetant d’en traduire certaines, mais j’avais tenu sa poésie à distance, peut-être un peu par crainte de ne pas être à la hauteur, quelque peu terrorisé par ces textes faussement simples. Patricia Godbout résume mon sentiment à merveille : « La poésie canadienne-anglaise contemporaine est riche et multiforme. S’y font entendre les voix d’hommes et de femmes s’exprimant le plus souvent dans un idiome dont l’apparente simplicité est trompeuse. » (Godbout, 2000, p. 54) De fil en aiguille, j’ai commencé à apprivoiser la poésie de Patrick Lane et me suis mis, dans un véritable état de transe, à traduire certains de ses textes. Lorna Crozier, son épouse, aux anges, m’a beaucoup encouragé. Je me suis alors senti comme adoubé. La poésie de Patrick Lane m’est, pour tout dire, devenue indispensable d’un point de vue littéraire et spirituel, peut-être aussi parce qu’elle me donne une lecture fondamentale du monde. Comme le dit Barbara Folkart : « poetry is carnal knowledge of the world. Knowing through sensory inputs of all sorts (as opposed to categorical perception) is a fundamental way of “knowing new”. » (Folkart, 1999, p. 41). Fernand Verhesen, dans son petit livre À la lisière des mots – Sur la traduction poétique, résume cette appétence qu’éprouve le traducteur pour la poésie :

Le choix qu’il fait de traduire certains poèmes ne répond nullement à une sorte de manque compensatoire, comme on l’a suggéré. Il répondrait plutôt au désir ou au besoin qu’éprouve le traducteur de faire l’expérience d’une autre identité, non pour enrichir égoïstement la sienne (encore que cet enrichissement soit énorme), ni pour s’en revêtir comme d’un déguisement, mais pour trouver en soi la confirmation que l’acte poétique ne peut advenir, ne peut se vivre, qu’au confluent, au croisement, d’identités multiples et diverses. Bien sûr, certaines affinités sensibles ou mentales déterminent souvent le choix des œuvres à traduire, mais il peut aussi bien être suscité par de stimulantes divergences. » (Verhesen, 2003, p. 8).

Les traductions naissent des rencontres, les textes se tutoient, se prolongent et mènent à d’autres textes. La nouvelle « Histoire naturelle » est née d’un dialogue entre Patrick Lane et Gwendolyn MacEwen, qui y est omniprésente. Son ombre se dresse derrière les mots, ses doutes, sa solitude et ses inquiétudes aussi. On peut en effet y lire : « Les histoires sont des fragments de nous-mêmes à partir desquels nous construisons une vie, et si elles ne sont pas transmises, alors nos vies sont perdues. Gwen savait cela dans son petit corps inquiet. Elle connaissait des histoires perdues; je sais qu’elle en a emporté certaines dans sa tombe. Nous avons tous les deux passé de nombreuses années sur des chaises solitaires dans des pièces à attendre que quelqu’un vienne nous poser la question qui changerait nos vies. » (Lane, 2019, p. 33). Dans « Pour Gwendolyn MacEwen », Patrick Lane nous raconte aussi une histoire et reprend ce dialogue (ce questionnement) interrompu avec elle en se remémorant un moment précis : on sent son affection pour la poétesse trop tôt disparue (« Tu n’arrêtais pas de balayer de la main une mèche de cheveux qui te retombait sur les yeux. J’adorais ton rire. »); on comprend leur amour commun des cirques et des « monstres », des gens extraordinaires (dans le sens originel du terme) dont naissent les histoires. Patrick Lane se confie aussi et évoque ses démons : l’errance et l’alcool (un autre point commun avec Gwendolyn MacEwen). Il nous parle de son amour de la poésie et de la difficulté d’appréhender le genre, de transmission et d’enseignement, de la nécessité d’aller au-delà des mots. Il nous parle de l’acte d’écriture : le texte est autoréférentiel et généré par un écrivain dont le traitement de texte est rétif, indomptable, un peu comme la poésie par moment. Lane tisse aussi un fort tissu intertextuel, nous renvoie à deux autres poèmes de Gwendolyn MacEwen: « Dark Pines under Water » et « Manzini: Escape Artist », deux poèmes forts qui nous offrent une certaine vision du monde.

Lors d’une lecture publique de « Dark Pines under Water », Gwendolyn MacEwen avait affirmé : « Pour moi, le Canada est encore un pays mystérieux sans véritable histoire, ce qui fait que nous devons plonger dans les lacs et les forêts pour nous construire une sorte de passé.6 » Ce poème est en fait un voyage intérieur, une plongée (douloureuse?) dans notre inconscient visant à comprendre et à recréer un monde archétypal (elle avait beaucoup lu C. G. Jung) par le biais de l’écriture, le paysage physique symbolisant notre intériorité. Nous sommes invités non seulement à fouiller le paysage canadien, mais aussi à décrypter nos propres expériences intérieures, notre mythologie intime. Il s’agit bien d’une vision en clair-obscur. Barbara Folkart ne nous dit pas autre chose dans cette réflexion percutante : « the business of poetry is to probe deeper into the as yet unconceptualized grain of experience, the hidden layers of our being in the world. By the end of a (successful) poem, the poet winds up knowing more than she thought she knew at the outset. The initial intuition (whether you want to think of it as a gift from the gods, or as sewerage backing up from the unconscious mind) unfolds into a statement that makes sense of at least some small part of the world. » (Folkart, 1999, p. 32-33).

Gwendolyn MacEwen était, on le sait, fascinée par les magiciens dont elle allait voir les spectacles dans les théâtres de Queen Street à Toronto : Harry Blackstone7, Sid Lorraine8 et Mario Manzini, qui est d’ailleurs toujours actif et lui écrivit même une lettre. Dans le cadre d’une lecture de son poème, « Manzini: Escape Artist », Gwendolyn MacEwen avait expliqué : « Le poème suivant a été écrit juste après que j’ai assisté à une représentation donnée par un jeune virtuose de l’évasion à l’Exposition nationale canadienne il y a quelques années de cela. J’ai été frappée par le profond lyrisme avec lequel il s’est extrait des cordes et des chaînes, et je me suis mise à me demander si sa prestation n’était peut-être pas une démonstration plus claire du combat pour la liberté personnelle que chaque poème pourrait bien être.9 » Rosemary Sullivan, dans Shadow Maker: The Life of Gwendolyn MacEwen, la biographie qu’elle a consacrée à Gwendolyn MacEwen écrit : « Gwendolyn felt she was a fellow adept in the trade of magic, and that her art was no less pragmatic than theirs. What was important was that it existed on the same knife-edge between reality and illusion, and depended on the same principle, the spectacular suspension of logic. Because, of course, logic was the same straitjacket that she did not believe in. As with Manzini, for her what the world called illusion was the more real. She wanted “to push through reality and come at it from the other side,” she once told a friend10. Poets were “magicians without quick wrists,” their tools of magic the same11. If the magician was working in visual parables, the poet worked in verbal parables—Manzini’s chains, as she identified them in the poem she wrote for him, were the chains of flesh. » (Sullivan, 1995)

Traduire un texte poétique relève toujours de la gageure (il nous faut, nous aussi, nous extraire de certaines chaînes pour retrouver notre liberté de mouvement), mais il s’agit surtout de procéder avec méthode. Lorsque je traduis un poème, je pars tout d’abord en quête d’informations sur l’auteur et son œuvre : j’ai ainsi lu la substantielle biographie de Gwendolyn MacEwen, d’une grande subtilité, et une anthologie de ses poèmes; j’ai également vu le documentaire bouleversant de Brenda Longfellow, Shadow Maker: The Life of Gwendolyn MacEwen, et consulté des vidéos sur YouTube. En ce qui concerne Patrick Lane, le terrain était déjà bien balisé. Ensuite, je réalise une analyse lexico-sémantique et grammaticale du poème, puis je réfléchis aux différents aspects linguistiques propres à la langue de départ et à la langue d’arrivée : j’ai constamment recours aux dictionnaires en ligne, Le Trésor de la langue française informatisé notamment, qui me permet de traquer les mots rares, les synonymes, cela grâce aux nombreux exemples littéraires que l’on y trouve. Je recours aussi à différents dictionnaires bilingues (en format numérique et papier) et dictionnaires des synonymes. Comme le précise Fernand Verhesen : « Il s’agit, au départ de toute traduction, d’avoir assimilé au mieux la langue d’usage de l’auteur, ce qui est de toute évidence fondamental, et de condamner toute adaptation à partir d’une version littérale fournie par un intermédiaire. Mais il est également indispensable et infiniment plus difficile de se mouvoir dans la langue spécifique, et davantage encore dans le langage propre d’un poète particulier, en même temps que dans un univers sensible et mental. » (Verhesen, 2003, p. 8-9). Arrive ensuite le moment de rédiger le brouillon de la traduction incorporant les résultats des premières étapes, mais sans me préoccuper de la forme du poème, dont je me soucie durant l’étape finale qui consiste à peaufiner mon texte, à le poser, puis à le reprendre (cette multitude de brouillons qui montrent le traducteur ou l’écrivain à l’œuvre, comme l’a si bien montré la critique génétique). Bien sûr, ces différentes étapes ne sont pas cloisonnées : il y a des allers-retours, des fulgurances inattendues, fruit d’une lente maturation. Comme le dit si bien Roland Maisonneuve : « Même la trouvaille qui jaillit en un éclair est le fruit d’un labeur silencieux, continu, qui se poursuit dans l’esprit du traducteur sans qu’il en ait conscience. » (Maisonneuve, 1978, p. 76). Que de doutes, d’enlisements, de va-et-vient entre la forme et le fond12, de détours inattendus et de révélations lexicales au saut du lit après que la nuit a porté conseil ou au détour d’un sentier lorsque la promenade, nécessaire, se fait poétique. Les réponses sont parfois cachées dans les livres que l’on lit : tel mot sur lequel on trébuche en anglais, apparaît alors en français lors d’une lecture n’ayant aucun lien avec notre travail de traduction. Comment dire les choses autrement et se libérer du diktat des modèles qui nous sont imposés à notre corps défendant? La poésie nous invite à nous extirper de notre camisole de force et à faire du neuf avec de l’ancien, que l’on soit poète ou traducteur, ou les deux à la fois : « Poetry, like any other radical cognitive undertaking, challenges the templates on which categorical perception is founded, tries to deracinate our deep-rooted preferences for what we have previously been exposed to. Templates are inherently abstractions arrived at by filtering out any aspects of the real considered irrelevant to the business at hand. But the new is always on the fringes of the business at hand—the new is what got filtered out when the previous set of templates formed. » (Folkart, 1999, p. 37).

4 La nouvelle « Natural History » a d’abord paru dans Geist (http://www.geist.com/topics/lane-patrick/) avant d’être reprise dans Best Canadian Short Stories (Oberon Press, 2004, p. 31-39).

5The Seven Pillars of Wisdom a été traduit de nombreuses fois en français: La Révolte dans le désert (1916-1918). Traduit de l’anglais par B. Mayra et le lieutenant-colonel de Fonlongue. Payot, 1928 ; Les Sept Piliers de la sagesse. Un triomphe. Traduction intégrale par Charles Mauron, Payot, 1936 (11e édition en 1955 ; édition en deux volumes en 1963); T.E. Lawrence, 2017 [1992], Les sept piliers de la sagesse, Paris, Gallimard. Nouvelle traduction de Julien Deleuze; Les sept piliers de la sagesse : un triomphe. Traduction nouvelle et notes de Renée et André Guillaume. Librairie générale française, 1995, collection La pochothèque, Classiques modernes; Les sept piliers de la sagesse : un triomphe. Traduction par Jean Rosenthal. R. Laffont, 1993 ; Les sept piliers de la sagesse. Traduction par Éric Chédaille, Phébus, 2009. Version de 1922 non publiée, dite de l’Oxford Times, inédite en France (plus longue et à l’état d’épreuve non corrigée par T.E. Lawrence).

6 On peut lire le poème en ligne: https://canpoetry.library.utoronto.ca/macewen/poem7.htm et écouter l’auteure le lire ici: https://www.youtube.com/watch?v=DaHTMxvxNGc. « For me, Canada is still a mysterious country with no real history of our own, so we have to plunge down into the lakes and into the forests and construct a sort of past. »

7 Harry Blackstone est né en 1885 à Chicago et mort en Californie en 1965. L’un de ses numéros consistait à scier une femme en deux.

8 Sid Lorraine est né en 1905 en Angleterre et mort en 1989 au Canada, où il avait émigré. Son vrai nom est Sidney Richard Johnson : il éprouvait une fascination pour les mots « Alsace-Lorraine ».

9 « Manzini: Escape Artist » est tiré de A Breakfast for Barbarians. Voir https://www.youtube.com/watch?v=O-7CaUuS3ww: « The following poem was written after I watched a performance of a young escape artist at the CNE (Canadian National Exhibition) some years ago. I was struck by the beautiful lyrical way he got out of the ropes and chains, and I began to wonder if perhaps his performance wasn’t a clearer demonstration of the fight for personal freedom that any poem could be. »

10 Entrevue de Rosemary Sullivan avec Tom Arnott, Barrie, Ontario, 2 décembre 1992.

11 Julian the Magician, Toronto: Macmillan of Canada, 1963, p. 12. Published from American edition, Corinth Books, 1963.

12 Comme l’écrit si bien Barbara Folkart : « Respecting the otherness of the text has nothing to do with replicating its linguistic micro-structures, and everything to do with coming to terms with it as an original, un texte qui est premier dans son propre espace de langue, a text that innovates within its own cultural and language framework, un texte qui fraie.) » (Folkart, 1999, p. 38).

 


 

Bibliographie

Folkart, Barbara (1999). « Poetry as Knowing ». TTR, 12, 1, p. 31-55.
https://id.erudit.org/iderudit/037352ar

Godbout, Patricia (2000).  « La poésie canadienne-anglaise vue de face et de profil. » Québec français, 117 (printemps), p. 84-86. https://id.erudit.org/iderudit/56103ac

Lane, Patrick (2019). « Histoire naturelle ». Les Écrits (de l’Académie des lettres du Québec) », no 154, Hiver, p. 27-33. Traduction française de Jean-Marcel Morlat.

Lane, Patrick (2011). The Collected Poems of Patrick Lane. Edited by Russell Morton Brown & Donna Bennett. Afterword by Nicholas Bradley. Madeira Park, British Columbia: Harbour Publishing.

Lane, Patrick (2004). « Natural History ». Best Canadian Short Stories. Ottawa, Oberon Press, p. 31-39.

Longfellow, Brenda (1998). Shadow Maker: The Life of Gwendolyn MacEwen. Documentaire, 58 minutes. https://vimeo.com/250119130

MacEwen, Gwendolyn (2007). The Selected Gwendolyn MacEwen. Edited by Meaghan Strimas. Introduction by Rosemary Sullivan. Holstein, Ontario, Exile Editions.

Maisonneuve, Roland (1978). « La musique du mot et du concept, ou certains problèmes de traduction poétique ». Meta, 23, 1, p. 73-85. https://id.erudit.org/iderudit/003542ar

Sullivan, Rosemary (1995). Shadow Maker: The Life of Gwendolyn MacEwen. Toronto, HarperCollins Canada.

Verhesen, Fernand (2003). À la lisière des mots – Sur la traduction poétique. Bruxelles, Éditions de La Lettre volée, « coll. Palimpsestes ».