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Returns/Retours

La nuit de la pêche

Traduction de Lara El Keilany

Sur les 22 000 indigènes qui peuplaient le bassin du Colorado il y a quatre siècles, il n’en reste plus que mille aujourd’hui dans la réserve indienne cucapa, au sud-ouest de l’Arizona, et environ 300 au Mexique, vivant entre les États de Basse-Californie et de Sonora. D’après l’Unesco, leur langue est menacée d’extinction. Au Mexique, la survie du peuple cucapa repose sur la pêche de l’acoupa, une espèce endémique du golfe de Basse-Californie. Au cours des dernières décennies, les Cucapas se sont élevés contre un modèle de développement durable qui leur a été imposé par le gouvernement mexicain, niant de fait leur droit à exister. Les femmes sont les figures de proue de cette lutte.


El Indiviso, Basse-Californie.
L’art de la pêche, c’est avant tout un art de l’attente. Les Cucapas attendent toute l’année la saison du frai de l’acoupa dans les eaux du golfe de Californie. Chaque année, pendant six semaines – à peu près au même moment que le carême catholique –, ces artisans mettent leurs barques à l’eau et, armés de leurs chinchorros (filets), s’en vont affronter les caprices de la mer.
La saison est courte, mais elle est intense. Le calendrier est précis et le labeur avance au rythme des marées. Les pêcheurs attendent le premier quartier de lune pour prendre la mer à la recherche de l’acoupa du golfe, un poisson endémique de la région qui s’arrête chaque année dans les eaux de surface du delta du Colorado pour s’y reproduire. L’acoupa est la principale source de revenus de cette tribu yumana qui, d’après le recensement officiel, est sur le point de disparaître.
Cucapa signifie « gens du fleuve ». Il y a plusieurs siècles, les Cucapas pêchaient dans le Colorado. Mais l’inauguration du barrage Hoover en 1936, à cheval entre l’Arizona et le Nevada, tarit le fleuve de l’autre côté de la frontière. Lors de la réforme agraire1, le gouvernement mexicain confia à ces indigènes des milliers d’hectares de terres sèches dans la Sierra Cucapá – une chaîne de montagnes où, d’après la légende, l’esprit de chaque Cucapa retourne après le trépas – et laissa de nombreux descendants dépourvus de biens communaux. C’est ainsi que les gens du fleuve s’en allèrent vivre près de la mer.

La mer, il faut savoir l’attendre. Pour cela, les indigènes demeurent à terre jusqu’à la tombée de la nuit. À cette époque de l’année, la lune est si claire qu’elle donne de l’ombre. Un vent glacial se lève comme pour annoncer l’imminence de la marée. La mer, qui jusque-là semblait endormie, prend soudain vie et d’une seule vague, que les pêcheurs appellent le burro (l’âne), elle déferle sur le rivage. La mer devient alors accessible et les barques des indigènes, qui semblaient à des kilomètres de l’eau, ne sont plus qu’à un coup d’épaule de la mise à flots.
Les pêcheurs naviguent la nuit depuis El Zanjón, une zone située au cœur de la Réserve de biosphère qui est aussi le point de séparation de la péninsule de Basse Californie, puis s’arrêtent à l’embouchure du fleuve, devant l’île de Montague. Là-bas, les capitaines amarrent les embarcations entre elles pour qu’elles passent la nuit côte à côte, le destin arrimé à la proue. Le souper (cena) des pêcheurs est frugal : un biscuit, tout au plus, et une bonne lampée d’alcool que l’on savoure dans une camaraderie que seule la mer sait donner. Puis, assis sur les filets à la proue de leur barque, les pêcheurs s’emmitouflent dans les couvertures et les blousons. La nuit est étoilée, froide et étonnamment calme, car malgré les apparences cette mer a, dit-on, déjà englouti plusieurs pêcheurs avec leurs barques.
Enclavée dans les déserts de Sonora et de Basse-Californie, la mer de Cortés regorge de vie. La nuit, ses eaux foisonnantes frémissent, brassées par le battement des nageoires et les bulles de toute la faune marine qui y respire. Certaines créatures deviennent fluorescentes tandis que d’autres se tapissent dans la quiétude pour mieux guetter. On comprend dès lors aisément pourquoi l’explorateur Jacques Cousteau surnomma ces fonds « l’aquarium du monde ».
Les estuaires où sommeillent les barques ont vite fait de trahir les marins encore endormis. Rompus aux épreuves de la haute mer, ils trouvent refuge dans les méandres étroits que la marée a creusés, mais lorsque celle-ci se retire, elle piège les barques qui finissent par s’échouer dans la vase imprégnée de sel. Mieux vaut donc être vigilant lorsque le soleil point à l’horizon.

Lune cucapa
Il y a quelques années à peine, les Cucapas enfumaient leurs embarcations en guise de rituel, ils chantaient et dansaient pour demander à la mer l’autorisation de naviguer et de pêcher. Mais aujourd’hui, ils sont davantage préoccupés par les formalités administratives et les interdictions de pêche que leur impose le gouvernement.
El Zanjón, le lieu où se déroulent leurs cérémonies, s’est vu envahir par des pêcheurs venus de localités où la pêche est désormais proscrite. Les Cucapas partagent ainsi la mer et se répartissent même les tâches avec des pêcheurs des États de Sonora et de Sinaloa qui viennent chercher du travail jusque dans la péninsule, où il se fait moins rare. Pendant la saison de la pêche, comme c’est le cas en ce moment, les eaux qui bordent les côtes septentrionales du golfe de Californie sont envahies par les bateaux de pêche qui s’arrachent les prises et se disputent les revenus d’une activité tout juste rentable.
La barque dans laquelle nous naviguons s’appelle « Cucapa ». Elle appartient aux Amérindiens, mais elle est dirigée par deux Sinaloenses : Pablo, le capitaine, et Samuel, son bras droit. Ils prélèvent trente pour cent des prises en guise de salaire. Le reste revient à la propriétaire de la barque. Un jeune cucapa est également présent à bord pour surveiller l’embarcation et la pêche.
Agrippé à la barre, le capitaine Pablo lève constamment les yeux vers le ciel pour repérer les mouettes, car en plus d’être de bon augure, ces oiseaux sont aussi d’habiles pêcheurs, si bien que les barques se dirigent toujours vers les nuées de mouettes pour leur subtiliser les proies.
Une autre technique de pêche consiste à éteindre le moteur à hélices pour faire le silence autour de soi et à tendre l’oreille vers le fond de la barque. Dès que l’on entend les premiers « ronflements » de l’acoupa, on lance le filet.
Quand les pêcheurs n’ont pas vraiment le vent en poupe, ils jettent le chinchorro à l’eau dans l’espoir de glaner quelque butin en fin de course. Hélas, il n’est pas rare qu’au moment de tirer les filets hors de l’eau, les matelots qui rêvaient d’y voir frétiller l’acoupa en abondance n’en tirent finalement que du menu fretin.
La peau du capitaine est tannée par les embruns et le soleil du tropique. Tandis qu’il mange un sandwich, il explique à quel point la lune est bénéfique pour la pêche et pour la vie en général. Il conseille notamment de semer les arbres en lune ascendante et assure qu’il ne faut surtout pas sous-estimer l’influence des astres sur la fertilité des femmes. Tout le monde sait, cependant, qu’en phase de pleine lune la mer est bien trop agitée et que sa lumière est néfaste pour les personnes sujettes aux maladies. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on protège les prises d’acoupa avec des couvertures et des vestes, sans quoi la lumière de la lune abîmerait le poisson.

Le cycle de la terre

À terre, les Cucapas attendent le retour des barques en discutant autour du feu. Ils se préparent à leur arrivée. Pour que les barques puissent naviguer pendant la saison de reproduction de l’acoupa, il faut réaliser tout un tas d’activités, de la préparation des permis à la révision des moteurs, en passant par la réparation des barques et l’achat du carburant. Au moment de larguer les amarres ou de gérer les transactions commerciales, ce sont les femmes âgées qui prennent les commandes. Les femmes plus jeunes s’occupent de laver le poisson. Quant aux hommes, ils mettent aussi la main à la pâte, mais de toute évidence ce sont les femmes qui tiennent les rênes.
Pendant ce temps-là, en mer, après avoir jeté les filets, poursuivi les mouettes et prêté l’oreille aux « ronflements » de l’acoupa, le capitaine désespère de ne rien sortir de l’eau. Son équipage tue le temps en nettoyant la barque à l’éponge et en faisant la sieste, bercé par le doux balancement des vagues. Mais les matelots ne toucheront pas au port avant d’avoir pêché suffisamment de poisson, si ce n’est pour faire le plein de carburant et de nourriture. Avec la pêche, les Amérindiens et les étrangers parviennent à rembourser leurs dettes, à vivre modestement et, parfois, à économiser.

Le retour des embarcations se fait au gré de la mer. La marée monte pour la deuxième fois de la matinée et les bateaux en profitent pour regagner le rivage. Mais une fois sur terre, l’acoupa se soumet au gré de l’homme. Ainsi, dans quelques heures, le poisson sera évidé, rincé, vendu puis transporté pour être revendu ailleurs.
Les Cucapas rentreront chez eux et attendront le prochain quart de lune. Puis à la sixième marée, ils partiront chacun de leur côté jusqu’à la saison suivante. Le reste de l’année, ils iront à l’école ou chercheront du travail en ville, ils continueront de remplir les justificatifs administratifs que le gouvernement mexicain exige pour qu’ils conservent leur droit de pêche et, chemin faisant, ils tenteront de s’adapter aux bourrasques du développement. Ils patienteront ainsi jusqu’à l’année prochaine, songeant aux six semaines pendant lesquelles le peuple des Cucapas se réunit pour aller pêcher.

1 NdT : Cette réforme agraire fut entamée au moment de la Révolution mexicaine de 1910 et sa fin ne fut promulguée qu’en 1992.

La noche de la pesca

José Ignacio de Alba

De los 22 mil indígenas que habitaban la región del río Colorado hace cuatro siglos, hoy quedan mil en la Reserva India Cucapah, al suroeste de Arizona, y unos 300 en México, dispersos en los estados de Baja California y Sonora. La Unesco clasifica su lengua en riesgo de extinción. En México, la sobrevivencia del pueblo Cucapá está ligada a la pesca de la curvina, una especia endémica del Alto Golfo de Baja California. En las últimas décadas, los cucapá han luchado contra un modelo de sostenibilidad ambiental impuesto por el gobierno mexicano que niega su derecho a existir. La lucha es liderada por las mujeres.

EL INDIVISO, BAJA CALIFORNIA.

El arte de pescar consiste, sobre todo, en saber esperar. Los Cucapá esperan todo el año para que la curvina golfina desove en las aguas del Alto Golfo de la Baja California. Cada año, durante seis semanas —las mismas que dura la Cuaresma católica — estos artesanos lanzan sus pangas al agua y con sus chinchorros (redes) se enfrentan a los designios del mar.

La temporada es breve, pero intensa. El cronograma es exacto y las mareas marcan el paso de la faena. Los pescadores esperan las lunas “en cuarte” y se embarcan en busca de la curvina, un pescado endémico de la región que cada año llega a desovar a las aguas someras del Delta del Río Colorado y es la principal fuente de ingresos para esta tribu yumana que, según los pronósticos oficiales, está en peligro de desaparecer.

Cucapá significa “gente del río”. Hace siglos, los Cucapá pescaban en el Río Colorado. Pero en 1936 se inauguró la presa Hoover Arizona y Nevada y el agua dejó de correr en este lado de la frontera. En la repartición agraria, el gobierno mexicano entregó a estos indios miles de hectáreas de tierra seca en la Sierra Cucapá —a donde dicen que vuelven los espíritus de cada cucapá que muere— y dejó a muchos descendientes sin derechos comunales. Así fue como la gente del río se fue para el mar.

Al mar hay que saberlo esperar. Los indios deben permanecer en tierra hasta que llega la noche. La luna en estos días es tan clara que da sombra. Un viento gélido es la premonición de que ya viene la marea. El océano que parecía dormido cobra vida y con una ola, que los pescadores llaman “burro”, llega el agua revuelta y el mar inflamado. La orilla marina se hace accesible y las lanchas de los indios, que parecían a kilómetros del agua, ahora están a un empujón de navegar.

Se navega de noche desde El Zanjón, la zona Núcleo de la Reserva de la Biósfera, y donde se parte la península de Baja California hasta los esteros de la isla Montague. Allí, los capitanes de las pangas amarran unas embarcaciones con otras para pasar juntos la noche con el destino emparejado por los cabos. La cena de los pescadores es pobre: alguna galleta y un buen trago de bebida con la camaradería que sólo da la mar. Luego, sobre las redes y en la proa de la lancha se envuelven los pescadores en cobijas y chamarras. La noche es estrellada, helada y sorprendentemente tranquila, aunque nos cuentan que bajo este mar han quedado pescadores y pangas engullidos por las olas.

El Mar de Cortés está enmarcado por los desiertos de Sonora y Baja California. Su fondo marino está lleno de vida: por las noches, el agua bulle por los aleteos y las bocanadas de aire de los animales, algunas creaturas se vuelven fluorescentes y otras acechan en la tranquilidad. No en vano, el explorador Jacques Cousteau nombró a este lugar “el acuario del mundo”.

Los esteros donde descansan las lanchas traicionan a los marineros que despiertan tarde; la marea deja refugiados entre cañadas a los pescadores de los infortunios del mar profundo, pero la bajamar puede dejar varados los botes en el fango salitroso. Así que más vale estar atentos cuando despunta el sol de la mañana.

Luna Cucapá

Hace apenas unos años, los Cucapá humeaban las embarcaciones en rituales, cantaban, bailaban, pedían permiso al mar para navegar y pescar. Pero ahora están más preocupados por los trámites administrativos y por las vedas que impone el gobierno para la pesca.

El Zanjón, su lugar de ceremonias, ha sido invadido por pescadores que vienen de otros lugares donde se han impuesto vedas. También comparten el mar. Incluso, dividen el trabajo con pescadores de Sonora y Sinaloa que suben a la península donde tienen más oportunidades de conseguir trabajo. Ahora, en la temporada de pesca, el Alto Golfo de California se atesta de lanchas pesqueras, son miles los botes que compiten por la presa y las ganancias de un negocio que apenas es rentable.

La lancha en la que vamos se llama “Cucapá” y es propiedad de los indios nativos, pero está comandada por dos sinaloenses: Pablo, el capitán, y su ayudante Samuel. Ellos cobran su parte con el treinta por ciento de todo el pescado que consigan. El resto es para la propietaria de la lancha. En el bote también trabaja un joven cucapá que cuida la embarcación y la pesca.

El capitán Pablo lleva siempre la mano en el timón y la mirada puesta en el cielo en busca de gaviotas. Esas aves —además de ser de buena suerte— también andan pescando, así que las lanchas se dirigen a donde revolotean para apañarles la presa.

Otra técnica de pesca consiste en apagar el motor de la propela, guardar silencio y acercar las orejas al fondo de la lancha. Allí, con el sentido aguzado se puede escuchar cómo “ronca” la curvina. Es la señal para echar la red.

Cuando no parece haber mucha suerte se tira el chinchorro donde se arremolina el agua con la esperanza de llevar algo a tierra. Pero no son pocos los que en busca de rebosar las redes con curvinas terminan con un par de jaibas.

El capitán tiene la piel curtida por el aire salino y el sol del trópico. Mientras come un sándwich explica lo benéfica que es la luna en la pesca y en la vida. Recomienda, por ejemplo, sembrar árboles con luna creciente y jura que no se deben subestimar los poderes astrales en la fertilidad de las mujeres. Pero también es sabido que la luna llena encrespa demasiado al mar y que su luz tiene efectos negativos con gente propensa a enfermedades. Por eso, la curvina pescada es cubierta con cobijas y chamarras para que la luz de luna no estropeé la pesca.

Los tiempos de la tierra

En tierra, los Cucapá esperan sus lanchas, arman fogatas y platican. Se alistan para cuando llegue el embarque. Mucho se hace en tierra para que estén las lanchas navegando en los días en que desova la curvina: se alistan permisos, se arman motores, se arreglan pangas, se consigue dinero para el combustible. Las mujeres mayores dirigen las operaciones, desde la salida de las pangas hasta las transacciones comerciales. Las más jóvenes limpian el pescado. Los hombres también participan, pero es evidente que ellas llevan las riendas.

En el mar, después de lanzar chinchorros, perseguir gaviotas y estar atentos al “ronquido” de la curvina el capitán desespera de no sacar nada del agua. Su tripulación ha ocupado el tiempo en limpiar la embarcación con esponjas y a dormir la siesta en el soñoliento mecer de las olas. Pero los marineros no regresan a tierra hasta que traen suficiente curvina o para recargar combustible y comida. Con la pesca, indios y fuereños logran pagar deudas, vivir sin derrochar y ahorrar con suerte.

Las embarcaciones vuelven gracias a los tiempos del mar. La marea sube por segunda vez en la mañana y los botes vuelven a tierra. Pero una vez en tierra la curvina se somete a los tiempos del hombre. En pocas horas el pescado será destripado, limpiado, vendido y transportado para su venta.

Los Cucapá volverán a sus casas a esperar el siguiente en cuarte de luna. Y luego de seis mareas volverán a dispersarse hasta la siguiente temporada. El resto del año, irán a la escuela y buscarán trabajo en las ciudades, seguirán ocupándose en los trámites que el gobierno mexicano les impone para seguir pescando y tratarán de adaptarse a los embates del desarrollo. Y esperarán, al siguiente año, las seis semanas en las que el pueblo Cucapá se reúne para salir a pescar.

Installée à Paris, Lara El Keilany est traductrice indépendante depuis plus de cinq ans. Après ses études en littérature, elle obtient un master en traduction à l’ISIT. Ses langues de travail sont le français, l’anglais et l’espagnol.

José Ignacio de Alba a fait ses études dans des écoles catholiques jusqu’à ce qu’il devienne athée. Il a étudié le journalisme, mais n’a jamais obtenu de diplôme. Il croit davantage aux formes traditionnelles du récit qu’aux modernes. Il aime écrire des histoires.