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Returns/Retours

Introduction

Arianne Des Rochers

La traduction est en soi un retour : un retour vers un texte — au sens large — qui mène au renouvellement, au recommencement, à la récurrence, au voyage de celui-ci. L’acte traductif implique en effet que l’on refasse, en toute connaissance de cause et délibérément, quelque chose qui a déjà été fait auparavant. Que l’on produise, à partir d’un tout qui existe ailleurs et dans des circonstances bien précises, un nouveau tout qui s’inscrira différemment dans des paramètres lui étant propres.
Les textes qu’on traduit sont donc des textes qui méritent qu’on y retourne, encore et encore. Des textes dont la complexité, l’expression, la poéticité ou encore l’émotion sont telles qu’on désire s’en rapprocher toujours plus, jongler avec elles, les faire nôtres, pour les dévoiler sous un nouveau jour et multiplier leur portée. La traduction comme retour, donc, pour faire dire aux textes ce qu’ils n’ont pas encore dit, mais ce qu’ils contiennent pourtant; afin de jeter, pour reprendre les mots de Maude Veilleux se retrouvant dans ces pages, une sorte de lumière spéciale sur ces textes qui nous sont chers.
Tout aussi cher nous est le retour de la revue ellipse qui, après huit années de suspension, reprend aujourd’hui du service (1). Pour marquer le retour du premier magazine de traduction littéraire au Canada, la thématique du présent numéro allait donc de soi.
Or, le retour — autant celui que porte la traduction que celui, très immédiat, d’ellipse — est une entreprise risquée, car il implique forcément une comparaison avec une source, une origine, un point de départ. Qui parmi nous n’est jamais retourné·e dans sa maison d’enfance, sa ville natale ou son pays d’origine sans avoir constaté à quel point les choses avaient changé, comment la nouvelle réalité qui s’étalait devant nos yeux ne correspondait pas à nos souvenirs? La notion du retour est couramment imprégnée de cette attente voulant que les choses restent parfaitement les mêmes. La traduction n’y échappe pas ; on la juge souvent, voire toujours, en vertu de sa similarité avec un original que l’on suppose stable, fixé et cohérent.
Il en va de même pour ce magazine que nous relançons aujourd’hui, après plusieurs années d’absence. Nous sommes un nouveau comité éditorial, sans liens (ou presque) avec l’équipe qui nous a précédé·es, et bien que nous nous appuyions sur les bases solides d’ellipse, bâties avec brio depuis 1969 par des traducteurs et traductrices passionné·es sans qui nous n’en serions pas ici aujourd’hui, la nouvelle mouture du magazine ne sera pas une reproduction exacte de l’ancienne. Telle une traduction, le magazine s’inscrit aujourd’hui dans des circonstances fort différentes de celles qui ont présidé à sa naissance et à son évolution au cours des décennies suivantes — l’arrivée d’Internet, les subventions d’aide à la traduction du Conseil des arts du Canada et la transformation de l’industrie littéraire à l’échelle mondiale, pour ne mentionner que ces importants changements. Pour ces raisons et bien d’autres, il a été décidé qu’ellipse ouvrirait désormais ses pages à des auteurs·trices et à des traducteurs·trices travaillant à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières nationales; à des langues de départ autres que le français et l’anglais ; ainsi qu’à tous les genres littéraires imaginables. L’objectif vise ainsi à encourager la diversité des voix au sein du magazine et à faire dialoguer les textes d’ici et d’ailleurs — diversité qui avait par ailleurs été mise en chantier par nos prédécesseurs. La citation suivante de Kate Briggs, qui porte sur la traduction, illustre bien ce que nous souhaitons pour ellipse : « doing something again in the name of newness and doing something new in the name of againness (2) ».
Dans les pages qui suivent, le retour apparaît sous de nombreuses formes. Darcy Hurford, Charles Rousseau, Sauline Letendre, Irina Sadovina et Alice Pagano nous offrent des récits qui s’intéressent au retour à la terre natale, un retour tantôt heureux, tantôt impossible, mais toujours nostalgique. Les traductions signées par Kate Ashley, par Alexis Legault et Sophie Giroux-Tremblay, et par Jean-Marcel Morlat traitent quant à elles des retrouvailles — souvent compliquées — d’une personne chère. Edmond-Louis Dussault et Lara El Keilany revisitent dans leurs textes des traditions ancestrales, tandis que N. N. Trakakis, Erín Moure et Jeanne Mathieu-Lessard nous transportent dans le flou du passé et des souvenirs. Myriam Legault-Beauregard nous propose une suite de trois poèmes qui symbolisent tour à tour le retour dans le temps, le retour en enfance et le retour à la terre, ce dernier étant aussi le thème principal de la traduction de Karen Ocaña. Luba Markovskaia et Daoud Najm signent une traduction qui réfléchit aux racines familiales; Simon Brown nous offre un poème qui porte sur la nature cyclique des relations et de l’obsession; et Sonya Malaborza traduit pour nous des poèmes sur le rapport aux ancêtres. Enfin, Kama La Mackerel signe un texte inédit qui consiste en un exercice de traduction entre l’anglais et le kreol mauricien, et qui représente un effort de réclamation des langues disparues lors des traversées ancestrales sur l’océan.
Le comité éditorial d’ellipse tient à remercier tou·tes ses collaborateurs·trices pour leur travail incroyable. Ce fut un plaisir et un honneur immenses que de participer, de concert avec des collègues talentueux et dévoués, à la (re)création de l’espace collaboratif, inclusif et convivial consacré à la traduction littéraire que représente ellipse.

 

1. Un numéro spécial, intitulé « Hommage à ellipse / Tribute to ellipse »,  a également été publié en 2020.

2. Briggs, Kate. This Little Art, Fitzcarraldo Editions, 2017, p. 230