#90
Returns/Retours

Insulaires. Méditations en archipel

Traduction de Sonya Malaborza

Avant tout, il y a l’étonnement. La surprise de découvrir une terre tout entourée d’eau, embrassée par les flots. Et brillant au-dessus, un soleil doux et brutal, un soleil intense, qui vous saisit par les épaules et vous immobilise comme un arbre à midi.

Voilà mon premier souvenir de l’île. Un souvenir incandescent, un émoi devant ces horizons tout faits de mer.

*

On m’a beaucoup parlé de ces îles. Je sais que mes grands-parents ont grandi sur l’une d’elles — une île petite, poreuse et tenace. Je sais qu’ils l’ont abandonnée parce qu’il était difficile d’y vivre.

Enfant, j’imaginais que leur île les avait expulsés. Qu’ils avaient été jetés de l’autre côté de l’Atlantique quand elle s’était secoué le dos pour se défaire d’eux.

*

L’île où sont nés beaucoup de mes aïeuls, et l’archipel dont cette île fait partie, tout cela a acquis une texture mythique dans ma famille. Les histoires à ce sujet circulent de rivage en rivage comme seul peut le faire un bateau. Ce sont des lieux lointains, à la fois perdus et attendus. Je me souviens d’avoir été si confus à leur égard : je n’arrivais pas à comprendre si ces îles s’inscrivaient dans un passé lointain ou un futur imminent.

*

J’ai fini par comprendre que ces îles sont toujours sur le point d’arriver. Elles sont formées à la fois d’un passé fondateur et d’un avenir urgent. Horizontales, elles sont faites d’horizon.

Même aujourd’hui, je ne peux pas les expliquer autrement.

*

Mes grands-parents, leurs frères et sœurs, leurs époux et épouses, leurs cousins et leurs cousines sont arrivés sur des bateaux dont je n’ai pas pu découvrir le nom. Personne ne semble s’en souvenir. Personne n’a su me donner non plus les dates exactes, les itinéraires, les escales. Aucun document ne saurait me guider.

Je me surprends à rêver d’eux. Je les imagine naviguant de nuit, glissant sur les eaux sans le moindre bruit, comme s’ils étaient eux-mêmes des marchandises illicites passés en contrebande par les vagues.

*

Les bateaux ont traversé l’océan tels des somnambules,

funambules

sur une corde invisible.

*

Petit, je n’arrivais pas à me faire une idée de la géographie de ces îles. Parfois, elles semblaient minuscules, de petites mains de terre qui s’ouvraient en esquissant un geste, un salut. La mer était toujours là, semblait-il, à mes côtés ; je n’avais qu’à étendre le bras pour la toucher.

Certaines histoires sur les îles les faisaient rétrécir dans mon esprit, comme si les mains qu’elles étaient se serraient impitoyablement.

À d’autres moments, ces mêmes îles semblaient vastes et se peuplaient de plaines et de forêts, de montagnes enneigées et de monts dans lesquels étaient creusées des grottes qui, à une autre époque, avaient servi de refuge à des dissidents politiques.

Je ne savais pas ce que voulait dire dissident, et encore moins politique. Mais j’avais compris qu’une grotte sur une île est l’endroit parfait pour garder un secret.

*

De-ci de-là, on m’avait laissé en héritage le souvenir des îles Canaries, ces brefs nœuds de sable et de roche qui ne flottaient dans aucune mer, sept points sur une carte que j’observais en m’y plongeant sans vraimentsavoir la lire. Il en va ainsi de certains de nos souvenirs les plus importants : ils ne sont pas à nous, mais appartiennent d’abord à quelqu’un d’autre. Des scènes d’une vie qui deviendra ensuite la nôtre, mais peut-être jamais non plus.

*

On aurait dit qu’elles avaient flotté jusqu’à moi, comme ces îles que l’on croyait capables de se déplacer tantôt en dérivant, tantôt en ciblant un objectif précis. Des îles navigantes qui rendaient le voilier obsolète, qui conjuguaient en elles-mêmes la migration et la permanence, le départ et le fait de rester. Des îles qui allaient avec nous comme nous allions avec elles.

Mais les îles Canaries n’avaient pas fixé leur regard sur l’Atlantique pour le traverser à la nage, et elles n’avaient pas non plus été poussées par le vent. Mes grands-parents, mes oncles et tantes me les ont léguées en contrebande, sans les déclarer à la douane vénézuélienne. Ils les ont déposées dans une mer intérieure, agitée, à tournoyer comme des planètes étroites.

Isolario. Meditación en archipiélago

Adalber Salas Hernández

Primero, antes que cualquier cosa, el asombro. La sorpresa de que hubiera una tierra completamente rodeada de agua, abrazada por el agua. Sobre ella, un sol duce y brutal, un sol de luz sólida, que te sujetaba por los hombros y te inmovilizaba como un árbol bajo el mediodía.

Ese es mi primer recuerdo de la isla. Memoria encandilada, incrédula ante ese horizonte hecho exclusivamente de mar.

*

Ya había escuchado antes de las islas. Sabía que mis abuelos venían de una. Sabía que era pequeña, porosa y terca. Sabía que la habían abandonado porque vivar en ella se había vuelto difícil.

En mi imaginación infantil, la isla los había expulsado. Habían sido arrojados al otro lado del Atlántico, como si la isla hubiera sacudido su lomo para quitárselos de encima.

*

La isla en la que habían nacido muchos de ellos, el archipiélago al que pertenecía, todo adquiría una textura mítica en mi familia. Circulaban las historias como hubieran podido circular los botes de orilla a orilla. Eran regiones irremediablemente lejanas, perdidas y esperadas por igual. Recuerdo mi confusión: no podía entender si las islas esteban en el pasado remoto o en el futuro inminente.

*

Empecé a comprender que las islas están siempre a punto de ocurrir. A punto de llegar. Su hábitat es a la vez un pretérito fundacional y un porvenir urgente. Son horizontales, están hechas de horizonte.

Hoy, ya adulto, se me hace imposible entenderlas de otro modo.

*

Mis abuelos y sus hermanas y hermanos, y sus esposos y esposas, y sus primas y primos habían llegado en barcos sucesivos, cuyos nombres me ha sido imposible averiguar. Nadie parece recordarlos. No saben darme fechas exactas, trayectos, escalas. No logro dar con documentos que me guíen.

Me descubro soñando despierto con ellos. Los imagino navegando de noche, deslizándose sin el menor ruido, como si ellos mismos fueran mercancía ilícita que le oleaje contrabandeara.

*

Los barcos atraviesan el océano, sonámbulos,

funámbulos

sobre una cuerda invisible.

*

Era imposible hacerme una idea de la geografía de esas islas. A veces parecían minúsculas, breves manos de tierras, abiertas haciendo un gesto, como recibiendo un saludo. El mar parecía estar siempre allí, al lado; bastaba estirar el brazo para alcanzarlo.

Algunas historias sobre las islas las encogían, como si esa misma mano se cerrara implacablemente.

Otras veces, parecían vastas, repletas de llanuras y bosques, de montañas nevadas, de montes en cuyas laderas había cuevas que, en otro tiempo, sirvieron de refugio para disidentes políticos.

Por supuesto, no sabía el significado de la palabra disidente y mucho menos de político. Pero entendí muy bien que una cueva en una isla era el lugar perfecto para un secreto.

*

Simultáneamente más allá y más acá: las Canarias eran un recuerdo que me había sido entregado, breves nudos de arena y roca que en realidad no estaban en ningún mar, siete puntos en un mapa que observaba absorto, sin saber leerlo realmente. Son así algunos de nuestros recuerdos más importantes: empiezan sin pertenecernos. En un primer momento son la memoria de alguien más. Escenas de una vida que no se volverá propia sino mucho después, acaso nunca.

*

Era como si hubieran llegado flotando hasta mí. Como aquellas islas que muchos han querido creer que se desplazaban, a veces sin rumbo, otras veces con un destino claro. Islas navegantes que volvían obsoleto al velero. Islas que conjugaban en sí la migración y la permanencia, el irse y el quedarse. Islas que iban con uno como uno iba en ellas.

Pero las Canarias no habían traído su mirada atlántica a nado, ni empujadas por el viento. Mis abuelos y mis tíos me las entregaron de contrabando, sin declararlas en la aduna venezolana. Las dejaron en un mar interno, inquietas, danto vueltas como planetas estrechos.

Sonya Malaborza passe ses journées à encadrer des auteurs et à traduire de l’anglais au français, et ses nuits à traduire des poèmes de l’espagnol au français. On lui doit entre autres la version française du roman The Sea Captain’s Wife de Beth Powning (Perce-Neige, 2014). Sa traduction du roman The Birth House d’Ami McKay est parue en 2020 aux éditions Prise de parole.

Adalber Salas Hernández est tour à tour poète, essayiste, anthologiste et traducteur. Né à Caracas, il a quitté le Venezuela en 2013 et habite aujourd’hui à New York, où il est doctorant en langues et cultures espagnoles et portugaises à la NYU. À titre d’auteur, il a une dizaine de titres à son actif.